La juste longueur

Je le lis partout, sur les réseaux sociaux, les forums, voire au coin des blogs de lectrices : c'est trop dur d'arriver à la fin d'un roman, ou à la fin d'une saga, parce qu'on va être obligé de quitter des personnages que l'on aime comme des amis proches !
Euh...
Comment dire ?
Je n'ai jamais ressenti ça.
Quand j'arrive au bout, je lis d'autant plus avidement, parce que je veux savoir comment se termine l'histoire et dans quelle situation l'auteur laisse ses personnages à la fin. Je n'ai jamais l'impression d'être sur le point de perdre des amis : le temps narratif n'est pas le même. Après la dernière page, si je suis restée attachée à eux, je m'amuse à imaginer leur vie d'après, et même les morts ne sont pas vraiment partis puisque je peux relire quand je veux des passages où ils sont encore là.

Le fait est que "plus c'est long, plus c'est bon", même sans compter l'énormité grammaticale, est une maxime qui ne fonctionne pas en littérature. Un livre, ce n'est pas que des personnages que l'on aime (ou pas). C'est avant tout une intrigue, plus ou moins complexe, plus ou moins émaillée de péripéties, et en fonction de cette intrigue, chaque histoire aura une longueur "naturelle". Quelques pages, une novella, un petit roman, une saga en sept ou huit tomes... La "bonne" taille varie d'un extrême à l'autre, mais on ne fera jamais un roman en diluant une nouvelle, ni une saga en diluant un stand-alone. Ou alors, pas des bons.
Une des compétences essentielles d'un auteur consiste à donner sa juste place à l'intrigue. Même si on adore le héros et qu'on reprendrait bien quelques scènes où il regarde l'horizon les cheveux au vent, arrive un moment où plus long, c'est trop long. Les lecteurs ne s'y trompent pas, d'ailleurs, et c'est là tout le paradoxe : la même personne qui déplore la fin d'une saga arrivée "trop vite" (généralement, elle a juste la bonne longueur) saura voir quand un auteur tire trop sur la ficelle et repérer le tome de trop. Bref, rien de nouveau sous le soleil, on ne peut pas faire plaisir à tout le monde.

J'ai longtemps été dans l'excès inverse, à écrire du sec, à omettre des détails qui s'inscrivaient dans ma vision des scènes parce que j'avais du mal à me rendre compte de ce que le lecteur sentait ou pas. Les gens qui m'ont fait travailler ces dernières années m'ont aidé à corriger ce défaut. À vrai dire, j'en suis si bien revenue que mes derniers romans ont tendance à être trop longs à l'étape du premier jet ! Dès le début des corrections, je m'empresse de les amputer d'environ 10% de leur longueur, en rabotant moult scènes inutiles, descriptions sans fin et dialogues qui ne font rien avancer.
Ce n'est rien, encore. Il y a des auteurs qui coupent bien davantage.
La seule partie que j'ai tendance à allonger lors des réécritures, c'est... la fin ! J'ai encore plus envie d'arriver au bout de mes propres romans que de mes lectures, donc quand ça sent l'écurie, je vais au plus court, et je me fais taper sur les doigts derrière, parce que ça se dénoue trop vite, ou encore parce qu'il manque des informations concernant tel ou tel point d'intrigue. Il me reste une marge de progression à ce niveau, je le sais. En écriture, on n'a jamais fini d'apprendre.

Ce point mis à part, je préfèrerai toujours un texte qui se présente sous sa juste longueur, fût-ce une courte nouvelle (la nouvelle est souvent beaucoup plus percutante que le roman, d'ailleurs), à une histoire trop longue. Voilà pourquoi, dans l'ensemble, mes romans ne sont pas très longs. Pour écrire beaucoup, il faut que j'aie beaucoup à raconter...
Mais rassurez-vous, cela m'arrive.
Vous aurez, dans un avenir pas trop lointain, des pavés de ma plume à croquer de bon cœur.
Quand ? Euh...

Bit-lit or not bit-lit?

Au Salon du Livre, une demoiselle tout à fait charmante a abordé les responsables des éditions du Chat Noir en ces termes :
"Vous faites de la bit-lit ? Parce qu'on est spécialisés dans les sex-toys, et qu'on vous propose de participer à de l'événementiel autour de vos bouquins..."

La proposition a provoqué quelques beaux haussements de sourcils. À se demander si on avait la même chose en tête, elle en parlant de ses sex-toys, nous en affirmant que la collection Féline est consacrée à l'urban-fantasy et à la bit-lit. D'où ce joli duo de questions existentielles qui nous amène ici ce soir :

La bit-lit, c'est quoi ?
Le terme ayant été inventé par Alain Névant et Stéphane Marsan (des éditions Bragelonne), il est 100% français, et présente en outre l'avantage de disposer d'une définition fournie dès ses origines.
Plouf, plouf.

"Ces romans ont pour cadre le monde contemporain… à quelques différences près : les créatures magiques sont réelles, la magie existe et elle est effective. Les loups-garous, les vampires, les démons, les fées, les sorcières, bref, toutes ces créatures se côtoient, au milieu de nous, humains. [...] il s’agit de romans mettant en scène des héroïnes combattant des monstres avec en plus des préoccupations qui relèvent de la vie quotidienne."
(fourni par les éditions Milady)

Voilà, c'est clair, c'est net, et vu comme ça, ça n'a rien à voir avec un catalogue d'articles coquins.

 L'Aube de la Guerrière, de ma bonne copine Vanessa Terral : une héroïne dotée de pouvoirs surnaturels combat d'affreux monstres dans un monde enrichi en anges, démons et autres créatures fantastiques. En parallèle, elle essaie de trouver sa place au milieu de tout ça.
Bref, de la vraie bonne bit-lit.

Sauf que les choses changent.
Plus ça va, plus la bit-lit (en général) tire vers :
  • plus de romance
  • des personnages masculins qui ne sont que des supports à fantasmes
  • beaucoup, beaucoup plus de sexe
Et c'est là qu'on retrouve notre accorte vendeuse de canards vibrants : en dépit d'une définition officielle qui se place sous le patronage de Buffy, dans la tête d'une majorité du lectorat, "bit-lit" = "romance paranormale érotique". Donc sexe à tous les étages, et partenariat tout naturel avec sa petite entreprise.

Et moi, est-ce que j'écris de la bit-lit ?
Suivant cette dernière définition, absolument pas. Je me sens incapable d'écrire de la romance pure, déjà, et encore moins s'il y a de l'érotisme à haute dose.
Donc non, pas la peine d'utiliser mes textes passés ou à venir comme support pour un événementiel sexy, ça n'irait pas.

Revenons maintenant à la définition originale.
J'ai deux ouvrages parus dans la collection Féline des éditions du Chat Noir : le roman L'Ouroboros d'argent et la nouvelle Nino l'Esquisseur. Les deux se situent dans le même monde, au même endroit et au même moment (plus ou moins).

  • Monde contemporain : check.
  • Créatures fantastiques : check.
  • Magie : check.
  • Combattre des monstres : check.
  • Préoccupations de la vie quotidienne : check.
  • Héroïne... et zut.
On rate la combo de peu : Axel et Nino sont des garçons.

Cela signifie-t-il que je n'écris pas de bit-lit ?
Mais si : j'ai rédigé l'an dernier une aventure d'Ana l'Étoilée et j'en prépare une autre.

Ana est "praticienne occulte indépendante" (comprendre : magicienne), membre d'une troupe de théâtre amateur, dans un "c'est compliqué" euphémique entre deux relations, et quand elle n'exorcise pas des fantômes espagnols, elle se retrouve avec un vampire polonais dans sa baignoire.
Je crois que ce coup-ci, tous les ingrédients y sont.
Il n'y a plus qu'à secouer... et j'espère partager ses aventures très bientôt.

Des personnages féminins

Hier, comme tous les ans à la même époque, c'était la Journée internationale des Droits des Femmes.
Et une fois de plus, dans l'esprit de beaucoup, ça s'est transformé en "Journée des Femmes", avec des gens qui souhaitaient une bonne fête à toutes les filles, et dans ma boîte à mails, des annonces de promos sur de la lingerie et... des vibromasseurs. Si, si.
Quelle joie de vivre dans un monde où il y a besoin d'une journée pour se souvenir que dans certains pays, les femmes ne peuvent pas voter, ne peuvent pas conduire, n'ont pas le droit de choisir leur vie ; que, même dans les pays plus égalitaires, il reste un plafond de verre pour les femmes, et aussi une stupide "obligation de virilité" qui bride tout autant les hommes... Et de voir cette journée si vite assimilée à un hybride entre la Saint-Valentin et la Fête des Mères.

Bref.
Je crois profondément à l'égalité entre les sexes, parce que je crois à l'égalité des droits entre les gens. Nous sommes tous différents. Selon moi, la donnée "homme" ou "femme" n'est qu'un des innombrables traits qui varient d'une personne à l'autre, et sûrement pas un motif valable de discrimination.

Je ne me vois pas écrire avec un esprit militant. Ce n'est pas mon truc. Quand j'écris, c'est toujours dans l'idée de produire une histoire que j'ai envie de lire, pas de démontrer quelque chose.
Cependant, il va de soi que mes convictions jouent dans mon approche de mes personnages. Et c'est sans doute tant mieux : Geena Davis soutient que, pour faire évoluer les mentalités, il faut d'abord changer les représentations, en particulier dans la fiction. Je ne demande qu'à la croire.

"What children see affects their attitudes toward male and female roles and impacts the value they place on girls and women in society," déclarait Geena Davis en 2011.
("Ce que les enfants voient influence leur rapport aux rôles masculins et féminins, et contribue à définir quelle valeur ils accordent aux filles et aux femmes dans la société." – traduction maison)

"Comment aimez-vous vos personnages féminins ?" demandait dernièrement un site spécialisé.
Bizarre. Je n'ai jamais vu personne demander "Comment aimez-vous vos personnages masculins ?"
Pourtant, ma réponse sera la même pour les deux : je veux m'intéresser au personnage, me sentir impliquée par ses motivations, vouloir savoir où le mène l'histoire. Pas forcément m'identifier, mais sentir qu'il/elle a une épaisseur et de l'humanité.
C'est aussi ce que j'essaie d'insuffler dans mes propres textes.

Quand un personnage se forme dans ma tête, en général, je sais déjà s'il s'agit d'un homme ou d'une femme, mais c'est un de ses traits, pas la donnée essentielle qui conditionnera toutes les autres.
Je laisse mon esprit travailler en mode semi-automatique pour lui construire une personnalité, un passé, une apparence, d'éventuels secrets.
À aucun moment je ne me dis qu'il doit être un modèle de personnage masculin, ou qu'elle doit être un modèle de personnage féminin. Ils ne parlent et n'agissent qu'en leur nom propre. Hors de question d'embarquer la moitié de l'humanité derrière eux.

Bien entendu, être homme ou femme, voire "autre" comme chez les Ruxis d'Et pour quelques gigahertz de plus, ça aura plus ou moins d'influence sur le reste, en fonction de l'environnement dans lequel s'inscrit le personnage.
Dans mes mondes futurs, personne n'aura l'idée de remettre en cause les compétences de Shania Artemisia parce qu'elle est une femme, ou de s'attendre à ce qu'elle ait un comportement "typiquement féminin". Parce que les sociétés ont dépassé un certain nombre de préjugés. La conséquence principale de sa féminité est qu'elle sera physiquement moins forte que la plupart de ses collègues masculins.
Dans d'autres contextes, la différence jouera davantage.
Je travaille en ce moment même sur l'exemple le plus récent. Même en comptant qu'il s'agit d'un monde alternatif, en 1873, je ne peux pas donner à Lisha (de La dernière fée de Bourbon) les mêmes connaissances ou les mêmes ambitions qu'à un garçon de son âge. J'avoue d'ailleurs que parfois, ça m'ennuie bien.

Toujours est-il qu'en règle générale, le nez au vent, je ne me pose pas de questions sur les stéréotypes de genre.
On m'a fait remarquer que dans L'Ouroboros d'argent, j'avais interverti les valeurs entre les deux personnages principaux (une femme incarnant la force bourrine, le sens de l'honneur et l'obstination, un homme incarnant la douceur et la compassion), mais promis-juré, ça n'avait rien de prémédité. Dans mes textes, chacun et chacune a son propre caractère, qui correspondra aux normes sociales... ou pas.
Je ne sais pas si je m'en tire bien.
J'espère juste qu'un jour, on ne s'extasiera plus devant un "personnage féminin fort", mais simplement devant un personnage intéressant et bien construit.

Juste pour l'anecdote : dans un de mes romans en recherche d'éditeur, un personnage masculin se trouve être un transgenre FtM (comprendre : enfant, c'était une fille).
Ce point n'est absolument pas mentionné dans le texte et les autres protagonistes n'en sont même pas conscients. Le fait est que, si j'en parlais, cela serait devenu l'élément essentiel pour le définir, alors que c'est un personnage complet, avec ses compétences, son caractère et ses petits défauts. Son statut de transgenre n'ayant aucune influence sur l'intrigue, et lui-même préférant le garder secret parce que ce n'est jamais très confortable d'en parler, j'ai opté pour le silence. On ne dit jamais tout sur ses personnages, de toute façon.

Bref : mes personnages féminins ? Je les aime humains. Comme les personnages masculins.

C’est ton vrai nom ou bien ?

À l'heure des premières publications, que l'on soit écrivain, musicien, illustrateur ou que sais-je, une question se pose toujours :
Sous quel nom est-ce que je signe le truc ?

sans parler de le dédicacer après... (photo ActuSF)

Vaste problème que celui du nom, qui trouvera une solution différente d'une personne à l'autre.
Les avis sont tranchés entre les partisans du pseudonyme, plus élégamment dit "nom de plume", et ceux du vrai nom. Parmi les gens que je connais, ce doit être du 50/50, à peu près. Quand j'ai rencontré une classe de CM1 l'an dernier, j'en ai d'ailleurs profité pour leur faire deviner, dans une liste d'auteurs, qui utilisait son vrai nom et qui avait un pseudonyme.

Les noms de plume ne sont pas toujours faciles à repérer sur une couverture. Par exemple :
  • Patrick Eris : nom de plume
  • Thomas Geha : nom de plume
  • Vanessa Terral : vrai nom
  • Olivier Gay : vrai nom
  • Shan Millan : nom de plume
  • Ketty Steward : vrai nom
  • Jeanne-A Debats : mixte
  • Fifo Kaswiti : nom de plume (bon, OK, celui-là était évident, mais moi, je sais d'où il vient, nananère)

Les raisons les plus invoquées pour choisir un pseudonyme sont : la nécessité de cloisonner entre vie professionnelle et vie d'auteur, le besoin de se couper d'une famille qui n'a jamais encouragé une vocation artistique, une timidité résolue en se cachant derrière un personnage-auteur, ou encore l'envie d'être connu sous un nom qui correspond vraiment à notre nature profonde (je vous jure que ça revient souvent).

J'avoue que j'ai hésité, à un moment de ma vie. Mon nom fleure bon les terroirs des bords de Loire, alors que j'écris de l'imaginaire, et je craignais qu'il ne sonne trop "franchouille" pour vendre du rêve. Ça n'a pas duré longtemps : quelqu'un m'a fait remarquer que c'était ridicule et je me suis vite rangée à son avis.

Bref, Ophélie Bruneau, c'est mon nom de naissance, le seul que j'aie jamais utilisé.

Haaaann... Mais tu n'es pas mariée ?
Si si si. Quand j'ai commencé à sortir avec Nours, je l'ai prévenu qu'en cas de mariage, je ne prendrais pas son nom. Quelques années plus tard, je l'ai épousé. Et j'ai décidé de ne pas exercer mon droit à utiliser son nom à lui comme nom d'usage. Croyez-le ou pas, mais là où, en toute logique, il aurait dû suffire de ne rien faire pour que tout reste en l'état, j'ai dû batailler auprès de certains organismes, et j'ai lâché l'affaire avec la CAF (une administration, hé oui).

Pas de schizophrénie, à vivre plusieurs vies sous le même nom ?
Aucun risque ! J'ai une personnalité naturellement bordélique, et donc aucun problème quand mes différentes facettes ne sont pas rangées dans des tiroirs bien propres. En outre, j'ai la chance d'exercer un métier relativement peu exposé, qui m'a épargné la nécessité de trouver un pseudonyme. Je partage d'ailleurs mon employeur (et mon secteur d'activité) avec Philippe Gourdin, un auteur de littérature générale qui, lui aussi, publie sous son vrai nom.

Avant de conclure, j'aimerais quand même tacler un petit coup les auteurs francophones qui choisissent des pseudonymes, non pas français, ni ethniquement neutres, mais à forte consonance anglo-saxonne. C'est mal. Si. J'imagine que pour certains, ça n'a pas été un choix personnel, plutôt une pression de la part d'un éditeur estimant que leurs livres se vendraient mieux ainsi, mais quand même :
1- Ça conforte les lecteurs dans cette croyance si difficile à combattre, comme quoi, quand c'est français, c'est nécessairement moins bien (puisque ça complexe tant les auteurs qu'ils se font passer pour des Américains dans l'espoir d'avoir l'air bons).
2- Ça fait peser des soupçons sur des gens comme Ketty Steward, par exemple, accusée sous mes yeux d'avoir pris un pseudonyme anglo-saxon pour mieux vendre, alors que c'est son vrai nom.
3- Quand on trouve un livre signé "Margaret McConnolly" (exemple fictif) chez un éditeur qui ne publie que des auteurs français, c'est juste ridicule.

"Your Mileage May Vary", comme on dit. Le point 3 n'engage vraiment que moi. C'est une réaction épidermique de ma part, un peu comme quand des auteurs français, toujours, situent leurs intrigues en Angleterre ou aux États-Unis alors que rien (culturellement, historiquement ou architecturalement) ne le justifie.

Après, il y a le cas des Arcanes de Naheulbeuk, que je signe "Oph". Mais c'était par souci de gain de place, et mon nom complet figure dans les pages intérieures.

De l’inspiration

Je le dis souvent et je l'écris un peu partout :
L'inspiration, c'est surfait.

Ce genre d'affirmation mérite un petit développement sous peine de paraître lapidaire. Non, je ne pense pas qu'on puisse écrire un bon texte de fiction, quel que soit son genre ou son format, sans se sentir inspiré à un moment ou à un autre. Même un roman de commande hyper codifié nécessite un minimum de feeling.
En revanche, il ne faudrait pas croire que l'inspiration fait tout. On a tous en tête l'image de l'écrivain frappé par l'illumination créatrice, ne vivant que par et pour son art, habité jusqu'à la transe par son texte... Et à vrai dire, la première leçon que j'ai apprise en commençant à écrire sérieusement, c'est d'oublier ça. Une stratégie d'écriture consistant à attendre, jour après jour, qu'une Muse vous déverse son seau d'eau sale sur la tête, ce n'est pas viable. Ou alors, vous mettrez trente ans à écrire un roman qui ne sera peut-être même pas bon.

Écrivain attendant l'inspiration (allégorie)

L'art, ce n'est pas que de la grâce divine, c'est aussi du boulot. Une bonne intrigue, de bons personnages, tombent rarement du ciel, et je n'en ai encore jamais trouvé sous le sabot d'un cheval. Arrive un moment où il faut tout poser à plat et réfléchir.
Qu'est-ce qui va rendre ce personnage intéressant et lui donner vie ? Comment relancer le rythme à ce stade du roman ? Quelle solution permettra aux héros de surmonter cet obstacle ? Est-ce que ma description de cette blessure est réaliste ? Autant de questions qui nécessiteront des recherches, des réflexions, voire des discussions avec des gens qui peuvent nous débloquer. Parce que rien ne nous oblige à écrire tout seuls, sans jamais rien demander à personne.
En outre, il y a des jours où je ne me sens pas inspirée, mais où je m'oblige à poursuivre l'écriture malgré tout, parce que je ne peux pas me permettre d'attendre des semaines que ça revienne. Les mots sortent sans l'élan créatif que j'aimerais ressentir, mais ils finissent par sortir malgré tout. S'il faut revenir dessus plus tard, tant pis, je le ferai.
Plus d'une fois, j'ai eu la surprise, à la relecture, de me rendre compte que les passages écrits ainsi ne sont pas moins bons, en moyenne, que ceux portés par la vague. Sans compter que comme je suis moins attachée à eux, j'ai beaucoup moins de scrupules à les retravailler.

Bref, si l'inspiration est nécessaire, elle n'est pas suffisante pour autant.

Ceci étant acquis, comment me vient-elle, la coquine ? Qu'est-ce que je réponds à ma grand-mère quand elle me demande : "Mais d'où sors-tu tout ça ?"
Chaque auteur a ses recettes. J'en connais qui ne demandent rien à personne, et puis les idées leur tombent dessus sans prévenir. Puisque je n'ai pas cette chance, je reste à l'affût dans la vie de tous les jours. Un détail sympa peut venir de n'importe où : un rêve dont j'ai la chance de bien me souvenir (je ne garde pas de carnet sur ma table de chevet vu que je n'ai pas de table de chevet), une anecdote entendue au bureau, une scène dont je suis témoin dans la journée, tout cela peut mettre en marche un processus mental qui va m'amener à avoir envie d'écrire quelque chose.
Il y a aussi les reprises conscientes, les concepts que je lis dans un livre mais dont je me dis que c'est dommage, ils ne sont pas mis en valeur comme je le voudrais, voyons ce que je peux en faire. Non, ce n'est pas mal, ce n'est pas du plagiat. L'intrigue sera différente, l'idée elle-même sera exploitée différemment, et au final, les lecteurs ont peu de chances de faire le rapprochement. Les idées, les concepts, les grands schémas narratifs, ne sont que des ingrédients. À nous, auteurs, de faire notre tambouille avec.
Dans tous les cas, pour faire le plein d'inspiration, il me semble nécessaire de vivre, de faire autre chose que rester devant son texte à essayer d'écrire. Un bon équilibre de vie est essentiel, au moins pour moi. Les activités autres nourrissent l'écriture (et puis, soyons honnêtes un instant, j'aime bien faire autre chose de ma vie, aussi).

J'ai deux romans publiés à ce jour. Aucune des deux intrigues n'est issue d'une inspiration miraculeuse : j'avais des éléments, des personnages, des bouts de scène, des envies de mettre en jeu certains mécanismes. À partir de là, j'ai cogité, j'ai bossé... et bien souvent, alors que tout cela aurait pu finir comme une rédaction un brin ennuyeuse sur laquelle on sue pour avoir une bonne note, vous savez quoi ? Je me suis fait plaisir.
Faites-vous plaisir, les gens. C'est ça, le plus important.