Kaskavel

La musique réunionnaise, en général, est quelque chose d’artisanal et familial. En un sens, ce n’est pas un mal, c’est même plutôt une garantie de fraîcheur dans un monde où la musique est de plus en plus industrialisée [[Le premier qui met les mots String et Color dans la même phrase s’expose à de sévères représailles.]]. Mais vous noterez bien que j’ai écrit « artisanal », pas « artistique ». Il est courant, dans un groupe, de trouver un chanteur aphone, des choristes asynchrones et un guitariste qui sait tout juste aligner trois notes et plaquer un accord. Quant aux paroles… disons juste que sur ce coup-là, vous avez raison de ne pas parler le créole [[Techniquement, moi non plus. Mais j’en comprends bien assez pour prendre la mesure du désastre.]].
_ Dans ces conditions, tenter de promouvoir Kaskavel en rappelant qu’elle a été élue « plus belle chanson réunionnaise » par les Réunionnais eux-mêmes ne sera pas la méthode la plus convaincante. Mais essayons quand même, voulez-vous?


Kayanmbé, à l’origine, est un groupe comme les autres, ou presque. Maximin Boyer, créole pure souche issu d’une famille de musiciens, décide en 1989 de créer sa propre formation, après avoir bien roulé sa bosse avec des musiciens plus prestigieux [[Enfin, si je vous dit « Sully Andoche », ça ne doit pas vous parler des masses non plus. Danyel Waro, peut-être déjà un peu plus.]]. Guitare, batterie, clavier, basse et chanteur, un groupe de plus pour animer vos fêtes, mariages et cérémonies.

C’est en 1993 que Jean-Paul Cadet, auteur prolixe de la musique réunionnaise, propose à Maximin Boyer de mettre son dernier poème en musique. Les deux hommes collaborent, la mélodie voit le jour sur la guitare de Maximin, et en un temps record, Kaskavel passe sur toutes les radios, propulsant Kayanmbé au rang de groupe-phare de l’île. Pas étonnant. Cette jolie ballade créole ne peut que se distinguer dans la soupe ambiante. Et au passage, réconcilier les aigris comme moi avec une certaine idée de la musique réunionnaise. L’album éponyme a lui aussi beaucoup de succès. Si j’avais su, je l’aurais acheté. Enfin tant pis.

Pour commencer, qu’est-ce qu’un kaskavel?
_ C’est un instrument de musique de conception très simple, au son comparable à celui des maracas, mais en plus doux. Souvenons-nous que la musique réunionnaise a ses racines dans les chants qu’improvisaient les esclaves à la veillée. Faute d’instruments, ils ont bricolé ce qu’ils pouvaient pour accompagner leur voix, et du coup, le maloya se chante comme la Marche Barbare, sur fond d’instruments à percussion.

vacoa.gifPour faire un kaskavel, commencez par tisser (ou faire tisser) une bourse en feuilles de vacoa. Cet arbre, également appelé Pandanus de Madagascar [[Adeptes de jeux de mots foireux, abstenez-vous, merci!]], pousse un peu partout à la Réunion, et il sert à tisser des sacs (bertelles), des chapeaux, et un peu n’importe quoi. C’est aussi un arbre assez décoratif, notamment à cause de ses racines aériennes.

cascavelle.jpgPuis remplissez la bourse de graines de cascavelle (apellation locale de l’Abrus Precatorius). Ces petites graines rouges et noires sont très sèches et très dures, ce qui leur permet de faire un joli bruit. On peut aussi en faire des colliers. Attention quand même, elles sont également très toxiques! Fermez le tout. Vous avez obtenu un petit sachet musical, qu’il suffit maintenant de fixer sur un manche en bois.

En règle générale, le kaskavel ne s’emploie pas seul, mais tenu en main par les joueurs de bobre (arc musical faisant office de contrebasse monocorde).

Mais revenons à nos cabris.

La chanson raconte par petites touches une fête de mariage créole à proximité d’une cascade. La beauté de la mariée est sublimée par la nature environnante: le soleil, le vent, la cascade dont l’eau s’égrène comme un kaskavel [[D’où le titre, bravo à ceux qui suivent.]]. Une histoire toute simple, comme celles qui font les plus célèbres chansons créoles. Ti fleur fanée, un bouquet et quelques souvenirs. Toué lé jolie, tout est dans le titre. Tant que n’aura soleil, il faut prendre la vie comme elle vient. A croire que les tropiques n’incitent guère à l’introspection ou à la déprime.

Douze ans et quatre albums plus tard, la notoriété de Kayanmbé n’a toujours pas dépassé l’horizon des Mascareignes, bien que Kaskavel figure maintenant sur toutes les compilations de « plus belles chansons créoles ». C’est d’ailleurs le seul moyen de pouvoir écouter la chanson, puisque l’album de 1993 est aujourd’hui rigoureusement introuvable.

Ceci étant, il y a moyen de dégotter les tablatures pour jouer soi-même l’accompagnement à la guitare, et c’est une chanson qui passe très bien a capella.

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