Hardland

Au scénario et au dessin, Pascal Brau nous présente un monde de féérie dégradée, aux éditions Clair de Lune, dans la collection Sortilèges. Cette trilogie fantastique, dans laquelle les créatures des contes dégénèrent lentement depuis la mort de la magie, nous entraîne bien loin des produits formatés qui fleurissent dans la fantasy.

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Hardland, c’est ce qui reste de Dreamland, le monde des contes de fée, après la disparition de la magie. Les créatures qui se nourrissaient de magie mutent, dépérissent, et s’étiolent. Le monde est dur et sans pitié. Pour éviter que la situation tourne au jeu de massacre, une police est créée par le dragon Fuleidans. Ses agents, l’elfe Velronn, la fée Meth, et le centaure Ashwill (entre autres), luttent contre le crime et pourchassent ceux qui mettent en péril le fragile équilibre de Hardland. Mais quel est le rôle trouble du Magicien ? Il semble en savoir plus qu’il ne le dit. Quand un étrange sanglier vient se rendre en avouant être un tueur en série, et qu’il affirme qu’il tuera toutes ses victimes alors qu’il sera derrière les barreaux, les choses dérapent sérieusement. Et ça ne va pas s’arranger, croyez-moi.

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Les « héros » de l’histoire, ceux qu’on va suivre partout pendant toute la trilogie, ce sont deux flics de choc : Velronn l’elfe et Meth en fée (aha). Ils sont en couple, dans la vie comme au travail. Les ailes de la fée rapetissent, les oreilles de l’elfe poussent, et ce duo obstiné n’a pas l’intention de laisser faire les criminels. Ils picolent, ils baisent, ils tuent, ils tabassent les suspects, ils jurent comme des charretiers, mais ils savent comment on mène une enquête. Quoi qu’en dise Fuleidans, dit « Le patron », qui passe son temps à les engueuler. C’est avec opiniâtreté (non, ce n’est pas un nouveau personnage) qu’ils vont tenter de comprendre ce qui arrive autour d’eux, et affronter tour à tour le Sanglier (tome 1), le Minotaure (tome 2) et la Goule (tome 3). Il va leur falloir bien du courage et de l’habileté pour réussir à tirer tout ça au clair. Heureusement, ils n’en manquent pas.

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Et tout ce bazar est rendu admirablement par un dessin très caricatural, taillé à la serpe, lui-même comme dégénéré. Les personnages sont difformes, avec des proportions improbables et des mutations hideuses. Seule Meth et la Goule semblent incroyablement sexy, d’une certaines façon, dans cet univers détraqué. Les créatures de rêve ont viré au cauchemar, le trait est volontairement forcé, rappelant un peu la BD humoristique, ce qui accentue encore le côté décalé, heurté de la série. Les paysages sont déchiquetés ou dégoulinants, l’architecture est difforme et en ruines, à croire que même la pierre et le bois ont muté. Et pourtant, Brau travaille en contours systématiques : le trait est noir et régulier. Toute cette boucherie est tracée avec une parfaite netteté. Quant aux couleurs, si le marron, le gris et le violet dominent, c’est pour mieux mettre en valeur toute la richesse des nuances de chair, de sang, de végétation et d’obscurité. Les noirs sont d’une profondeur impressionnante, et les couleurs ont du relief grâce à un savant usage du dégradé. Cet étrange mélange donne des visuels frappants.

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Cette trilogie assez confidentielle, où la violence côtoie un certain humour noir plutôt jouissif, nous entraîne au cœur de nos cauchemars, dans un monde où les monstres ne sont plus tenus en bride, et où tout le monde doit lutter pour sa survie. Pas question ici de se la couler douce, comme le rappelle sans cesse le dragon. Si vous aimez l’heroïc-fantasy irrévérencieuse qui dépote, et que vous en avez assez des univers tout propres, venez vous risquer sur les terres de Hardland. Ça vaut le détour.

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