Muraille

Un monde en perpétuelle construction…


Scénarisée par Francis Laboutique, dessinée par Iñaki Holgado, cette série récente (le premier tome est paru en 2007) est éditée chez Paquet. Elle comporte pour l’instant deux tomes : Immobile, le premier, suivi de Gynécée.
Le cadre intéressant, associé à une intrigue complexe mais pas trop tortueuse, fait de Muraille une série qui promet.

Chantier


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Muraille, c’est une cité en construction perpétuelle : dans un monde où les terres émergées sont minuscules et perdues dans un océan vaste et impitoyable, les hommes ont décidé de bâtir un immense mur qui avance dans la mer, avec pour but non seulement d’étendre leur territoire, mais aussi de découvrir des terres habitables. Muraille doit avancer à tout prix, puisant les pierres de la carrière originelle dont Chantier, la partie « vivante » de la construction, s’éloigne de plus en plus. Les plans d’origine prévoient que Chantier rejoigne la Sainte Carrière de départ après avoir effectué un cycle. Car le Cycle, c’est la religion toute puissante du monde de Muraille, que le Grand Architecte dirige d’une main de fer, et ce sans gant de velours. Dans le premier tome, à cause de problèmes d’approvisionnement, la Muraille n’avance plus. La révolte gronde. Diverses factions vont manœuvrer chacune dans leur coin pour faire évoluer cette situation en leur faveur.

Le Grand Architecte Aere Perennius


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C’est de cette masse complexe et agitée que vont surgir ceux qui seront, à défaut d’être les héros, les personnages principaux de l’histoire. Coraille, une « chafaudeuse », c’est-à-dire une hors-la-loi qui ne croit pas en l’ordre de Muraille, va déclencher la panique en s’introduisant chez le Grand Architecte Aere Perennius (notez la référence, qui ne peut que me plaire !).
Capturée par le chef de cohorte des Tunneliers, elle va devenir un enjeu majeur. D’autre part, le révérend coordinateur nourricier Echauguette, un petit homme gras et veule, a des ennuis pour faire arriver les convois d’approvisionnement depuis la Sainte Carrière jusqu’à Chantier. Il va se retrouver dans une position délicate.
Les rapporteurs, qui sont une caste gardienne de la mémoire du peuple et qui font la liaison entre le peuple et les notables, vont de leur côté manœuvrer dans un dessein obscur qui nous échappe. Un jeune novice du Cycle, Cimont Moraine, se trouve malgré lui impliqué dans une tourmente politique qui le dépasse, lui qui n’aspirait qu’à devenir architecte. Enfin, Telurin, assistant du Maître Voûtier, est happé par le vent de la révolte qui gronde, et se retrouve dans les ennuis jusqu’au cou. Tous ces gens vont devoir lutter contre les politiciens et les intrigants pour sauver leur vie, et une partie d’entre eux s’engagera dans un périple vers la Sainte Carrière, qui les entraînera jusqu’au Gynécée, cet endroit où les femmes de Muraille sont confinées en attendant de devenir les reproductrices anonymes de Chantier.

Le Gynécée


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Pour servir au mieux cette intrigue complexe mais passionnante, le dessin est assez surprenant : si la plupart des personnages sont dessinés de manière caricaturale comme dans une BD comique (mais sans les gros nez), les traits outrés, loin de gâcher l’ambiance, sont très expressifs. Tous les personnages y gagnent un petit côté inquiétant assez indéfinissable. Les traits sont nets, précis, et les diverses morphologies des personnages sont clairement identifiables au premier coup d’œil, même quand ils changent de costumes, ce qui n’est pas forcément le cas dans toutes les BD.
Par contraste, les décors très fins et réalistes, agrémentés d’un luxe de détails très impressionnant, tranchent avec le côté exagéré des personnages. La minutie apportée aux décors est remarquable : même dans un plan centré sur le visage d’un personnage, on voit un décor fouillé à l’arrière plan. Cependant, pour éviter de disperser l’œil (ça fait mal) et de détourner l’attention, là où ce sont les personnages qui comptent, le décor est pastel, détaillé sans être obsédant, et il faut y regarder à deux fois pour saisir toutes ses subtilités. Certaines vues au contraire sont centrées sur le décor, qui déploie alors toute sa splendeur, et la grande maîtrise du dessinateur. Dans une BD architecturale, il était indispensable que le dessinateur maîtrise les proportions, l’harmonie, l’équilibre… et le défi est relevé ! Quant aux couleurs, très propres sans être plates, elles prennent le parti de la luminosité et du contraste, et sont agréables à l’œil sans être agressives. Les jeux d’ombres et les éclairages d’intérieur sont très réussis et contribuent avantageusement à l’ambiance et au relief.

Les eaux qui cernent Muraille sont périlleuses !

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En résumé, cette série, sur laquelle je suis tombée par hasard dans une librairie intelligente (c’est-à-dire une librairie qui ne vend pas que les grosses productions Soleil bien vendeuses), m’a conquise. L’ambiance est convaincante, le graphisme intéressant, et le scénario, bien que compliqué, n’est pas aussi improbable et dilué que dans certaines productions à succès qui veulent vendre de plus en plus de tomes. Ici on annonce même la couleur : la série comptera 6 tomes si tout va bien. Deux auteurs prometteurs s’illustrent avec cette BD bien éditée, dans laquelle on sent le souci du travail bien fait. Si vous avez en grippe les intrigues politiques, passez votre chemin, car cette série en est pleine. Mais elle regorge aussi d’aventures haletantes, et on ne s’ennuie pas. Si vous aimez encourager les éditeurs peu connus, faites un bon geste, et procurez-vous les deux tomes parus de cette série prometteuse !