Les Démons d’Alexia

Elle est jolie. Elle est jeune. Elle est blonde. Elle est exorciste. Oui, mais elle descend des sorcières de Salem. Une double-vie qui va bien lui compliquer les choses, pour notre plus grand bonheur.


Petit bijou de chez Dupuis, la série Les Démons d’Alexia, par Ers et Dugomier, raconte l’histoire peu banale d’une jeune exorciste qui, après avoir été engagée au Centre de Recherche des Phénomènes Surnaturels (CRPS), découvre avec stupeur qu’elle descend des sorcières de Salem, antiques ennemies de cette institution. Une série qui a du punch, et qui n’a rien à envier aux meilleurs films d’horreur.

Des phénomènes étranges ont lieu au CRPS

Alexia est une jolie blonde dynamique qui sait ce qu’elle veut. Ayant reçu des pouvoirs d’exorciste, elle est recrutée par le CRPS, déjà peuplé d’un tas de personnages bizarres tous plus ou moins versés dans l’occulte. Sa tâche : renvoyer dans l’autre monde les démons qui empiètent sur le nôtre. Cela ne sera pas facile. Tome 1, page 2 : Alexia manque une première fois de mourir. Et ce ne sera pas la dernière. C’est donc une jeune femme à la vie pleine de surprises que nous suivons dans sa quête d’identité et dans ses péripéties. Quand on est à la fois sorcière et exorciste, on est selon les lois du monde magique une aberration. Quel côté va-t-elle choisir ? Survivra-t-elle à la lutte que mènent les deux partis pour s’emparer d’elle ? Découvrira-t-elle ce qu’est Yorthopia, le lieu mystérieux dont on refuse de lui parler ? Tant de mystères pour une seule héroïne, voilà qui est alléchant.

Alexia à Yorthopia. Cette image n'est pas issue de la BD mais du calendrier 2009 du journal de Spirou

Mais il y a nombre de personnages secondaires, et tous semblent avoir leurs propres secrets troublés. De la lumineuse Bérénice, jolie secrétaire rousse, au terrifiant Paolo qui vit emmuré dans une cave, tous les membres du CRPS sont des pièces d’un puzzle qui va tourner au cauchemar. Car, dans cette série, les vivants meurent, et les morts revivent. Le passé et l’avenir dévorent le présent. Tout s’entrelace dans des arcanes complexes. Et, au bout des 5 tomes parus [[1- L’Héritage ; 2- Stigma Diabolicum ; 3- Yorthopia ; 4- Le syndrome de Salem ; 5- Le sang de l’Ange]], nous sommes encore loin d’avoir toutes les clefs pour comprendre ce à quoi la pauvre Alexia est mêlée. On ne sait pas non plus exactement qui de ses alliés deviendra un ennemi, et réciproquement. Car le vent tourne au CRPS, et il est déconseillé de faire trop confiance aux autres. Même les plus attachants des personnages ont une part d’ombre secrète. Comme Alexia, d’ailleurs, qui, torturée par son ambiguïté, a ses sautes d’humeur et ses moments de déprime.

Les sorcières de Salem n'ont pas disparu !

Nous voilà avec une belle équipe de cinglés qui tentent de ramener l’équilibre sur une terre secouée de spasmes magiques. Ils gardent des squelettes dans des vitrines, ils dessinent des pentacles dans leurs bureaux, ils raniment des golems, ils parlent aux arbres, ils congèlent leur ancien directeur, tombé dans le coma 20 ans auparavant, et ils mènent des enquêtes dangereuses, tout en essayant de rester discrets, ce qui n’est pas une mince affaire (je parle du dernier point : les autres, c’est du gâteau ! Je soupçonne d’ailleurs certains d’entre vous de faire certaines de ces choses au quotidien). Tous ces gens ont, comme il se doit, quelques problèmes pour assumer leurs divers ancêtres tous plus bizarres les uns que les autres. Et à côté de tout ce joli monde, il y a des gens qui ont l’air normaux, mais qui ne le sont pas, puisqu’ils baignent dans tous ces mystères sans s’en inquiéter. Bérénice, la secrétaire, et Gabriel, le tenancier du café du coin, font partie de cette dernière catégorie, et viennent ajouter une touche presque exotique à notre brochette hétéroclite de personnages.

Bérénice, la secrétaire, se moquant gentiment d'Alexia

Le scénario, donc, est complexe. Une « affaire » court sur plusieurs tomes, et elle est fréquemment interrompue par des événements ponctuels apparemment sans rapport. Les 4 premiers tomes forment un cycle, le 5° est le début du cycle suivant. Mais chaque tome a son unité individuelle et se termine « proprement » par une vraie fin, et non par un « à suivre » agaçant. C’est très plaisant. On veut savoir la suite, mais l’attente est supportable.
Et le fait que chaque tome soit une entité à part permet aussi de les relire dans le désordre par la suite, bien que le fil directeur de l’histoire en soit alors perturbé.
De plus, l’histoire est inspirée de plusieurs faits historiques, comme expliqué dans le supplément du tome 4 : l’affaire de Salem, le Cercle des Clavicules, autant d’ancrages dans une réalité fantasmée et colorée d’occultisme. La brochette de personnages sus-mentionnée est donc accompagnée d’une salade composée d’aventures dangereuses et fascinantes à la sauce fantastique, dans une assiette d’apparente réalité.[[ Ouh, la belle métaphore filée ! Je suis en forme aujourd’hui]]

Miracle ou malédiction ?

Et en plus, tout ça est fort joliment présenté. Le graphisme d’Ers, qui pourrait surprendre dans une BD semi-réaliste aux thèmes plutôt durs, est finalement merveilleusement adapté. Il s’agit d’un mélange entre la tradition du dessin humoristique – avec des expressions faciales outrées, des onomatopées, et autres pirouettes expressives – et une tradition plus réaliste, avec des décors travaillés, un découpage narratif plus adulte, et des représentations dures mais sobres de la violence. Le travail sur le mouvement est très abouti, la lumière est extrêmement travaillée, et rend donc tout à fait les ambiances voulues. Les personnages ont une identité graphique propre, et sont très reconnaissables. Les décors sont sublimes, en particulier ceux de Yorthopia, le pays magique. Le point de vue change, bouge, rendant la narration dynamique et jamais lassante pour l’œil, sans pour autant nous donner le mal de mer. Quant à Alexia, à mon avis, elle devient de plus en plus belle au fil des tomes.

Eh non : la vie d'exorciste n'est pas drôle tous les jours. Même quand on porte une jolie robe.

La couleur de Scarlett Smulkowski n’est pas en reste. Selon l’ambiance, l’éclairage, le lieu, on passe des couleurs vives de la BD humoristique à des tons plus nuancés, des teintes grises, jaunes, rouges, qui participent de l’ambiance, comme on ajoute une gélatine colorée devant le projecteur sur un tournage. Il est fait un usage judicieux du noir, le vrai noir absolu, qui vient dévorer les cases quand la nuit envahit le monde d’Alexia. Le blanc, lui aussi, est savamment utilisé, pour faire naître des contrastes éblouissants. Scarlett Smulkowski, habituée à coloriser surtout des BD réalistes (par exemple un tome de Blueberry et plusieurs de Ce qui est à nous), réussit ici la prouesse de mêler harmonieusement des couleurs vives auxquelles elle ne nous avait pas habitués et les nuances plus sombres, plus subtiles, selon le contexte.

Pour survivre, il faut savoir se défendre.

Voilà une BD dont je voulais vous parler depuis un moment. J’aime beaucoup l’héroïne et ses contradictions, son évolution progressive, au fur et à mesure qu’elle prend de la bouteille. J’apprécie le thème de l’occulte, qui est ici traité avec goût, sans débauche de clichés, sans en faire des tonnes. Le dessin et les couleurs me plaisent, par leur originalité et leur harmonie avec l’histoire. Tout est bon, dans cette série, il n’y a rien à jeter ! Espérons que les auteurs continueront à nous enchanter de leurs sortilèges, car il est délectable de s’y laisser prendre. De plus, bien qu’il y ait une certaine part de violence par moments, cette série est à mon avis accessible à un public assez jeune s’il a du goût pour les histoires effrayantes. Mais elle est également très agréable à lire pour un public adulte [[Pour ceux qui ne sont intéressés que par ça, sachez qu’Alexia ne porte pas de culotte sous sa chemise de nuit. Mais, bien qu’elle soit jolie et très féminine, oubliez cette série si vous cherchez un déballage de poitrine et de fesses : le fan service est assez limité, et ne manque jamais de bon goût.]], pourvu qu’il veuille encore y croire.