Conte de Noël

Le notaire se racla la gorge. George leva les yeux.
– Où dois-je signer ?
Le plancher de bois ciré émit une petite plainte, tandis que Maître Langmore se penchait vers l’encrier pour y plonger la plume de fer qu’il tendit à George.
– Ici, et là. Et votre paraphe à chaque page.

George s’exécuta, avec lenteur, tentant d’achever la lecture de l’acte à mesure qu’il apposait ses initiales au bas de chaque feuillet. Le notaire semblait pressé d’achever. Du bas de sa demeure montaient des odeurs de cuisine, accompagnées de quelques bruits de vaisselle. Les heures filaient, cadencées par le tic-tac discret d’une pendule en marbre de style français. L’heure du réveillon approchait. L’étude étant fermée le 24 décembre, il avait reçu George dans son domicile privé. Les dispositions testamentaires étaient très claires : l’héritage devait être remis un 24 décembre.
– Ce n’est pas tous les jours qu’on touche un héritage la veille de Noël !
– Non, en effet. Surtout d’un aïeul dont j’ignorais l’existence.
– Et bien ! Voici un joyeux comte de Noël…

Le notaire pensa « comme dans les récits de Dickens », mais préféra ne pas achever sa phrase. Moitié pour ne pas vexer son client, et moitié pour ne pas prolonger la conversation. Il contempla George Butten du coin de l’œil. Un homme manifestement pauvre, mais issu d’un milieu qui lui avait offert une bonne éducation. Il portait un costume usé jusqu’à la trame, mais tissé de bon tweed d’Ecosse. Sa chemise était plus grise que blanche, et ses manches élimées étaient fermées par des boutons de vermeil ternis et dépareillés. Sa cravate était terne, mais nouée avec soin. Les coupures sur son visage et l’aspect rouge et irrité de sa peau indiquaient qu’il s’était rasé lui-même, quelque chose qu’il n’avait pas du faire depuis longtemps. Un homme manifestement ruiné et désœuvré, qui portait les stigmates de la crise financière qui touchait sévèrement les riches familles de Nouvelle Angleterre. Le notaire contempla le portrait de son aïeul, et y puisa toute la détermination des Pères Fondateurs. Après tout, pensa-il, Dieu choisi les méritants : si cet homme était dans cet état, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même.

– Tenez, c’était le dernier.
– Parfait. Voici les documents qui vous reviennent, ainsi que les actifs de l’héritage, qui sont fort maigres, comme je vous l’avais annoncé.
George avait écouté d’une oreille distraite la lecture de l’inventaire. Il avait d’emblée posé la question cruciale du montant de l’héritage, mais Maître Langmore avait vite dissipé cet espoir d’un lapidaire « pas grand-chose ». Le notaire, presque pour s’excuser de la déception, avait ajouté « mais vous n’aurez à supporter aucune dette ». Du coup, la lecture de l’inventaire avait perdu tout intérêt. George avait l’esprit absent. Le manque d’alcool, la fatigue causée par les insomnies et les maux de tête avaient eu raison du peu d’attention qui aurait pu lui rester.

George fut tiré de son état de somnolence par le bruit des paquets posés par le notaire sur le guéridon. Un lot de livres, emballés dans un journal, et une boite en bois noir, cubique, portant une ancre de marine en laiton incrustée dans le couvercle.
– Voici. Plusieurs livres, journaux intimes et registres de navigation. Et le sextant du navire du défunt Jonas Butten. Comme je vous l’ai dit, le schooner Dominion a été vendu pour honorer les dettes de votre aïeul. Et voici un chèque pour une valeur de dix-huit dollars et douze cents, soit le reliquat de l’héritage… De quoi passer un bon réveillon je pense !
George ramassa les maigres possessions, et s’efforça de rendre au notaire un sourire poli. Il sorti de sa demeure après un bref échange de poignées de main et quelques banalités sur la météo et la probable tempête de neige qu’annonçaient les baromètres.
– Joyeux Noël, monsieur Butten !
– Joyeux Noël, Maître Langmore.

Le ciel était bas, gris perle, et une mauvaise bise humide arrivait de la baie de l’océan. Il sorti de la zone résidentielle de West High Street, et s’engagea dans Garrison Street. Arrivé sur les bords du Miskatonic, il demeura quelques instants à contempler les eaux du fleuve, pensif.
Les cloches de l’église proche appelaient les fidèles à se rassembler pour ouïr la parole de Dieu, et se réjouir de l’arrivée du Sauveur. Mais George ne rejoignit pas l’assemblée des croyants. Il releva le col de son vieux manteau de laine et traversa le pont, pour prendre le premier train pour Bryantville. Après un bref détour par Armitage Street, pour acheter quelques boites de conserve et deux bouteilles de bourbon du Kentucky, il rejoignit la gare.

Assis sur une banquette de bois dur de la troisième classe d’une voiture de la Boston and Lowell Railroad, il entreprit finalement d’examiner les maigres biens matériels ayant appartenus à son mystérieux aïeul, Jonas Butten. Il avait encore sur lui la lettre du notaire, le convoquant pour le jour du 24 décembre, et qui détaillait les liens de parenté qu’il avait avec cet inconnu. Apparemment, Jonas P. Butten était le frère de William T. Butten, décédé en 1862 à la bataille d’Antietam et qui était un cousin éloigné mais connu du père de George.

Jonas avait servi dans les volontaires de Virginie pendant la Guerre Civile, puis, la Confédération vainque, il avait fuit comme de nombreux sudistes sur la frontière occidentale, et avait œuvré comme « négociant » pendant plusieurs années, avant de revenir en Nouvelle Angleterre, à la tête d’une fortune considérable (sans doute acquise dans des conditions peu avouables). Au lieu de vivre de ses rentes, il s’était lancé dans le commerce maritime, mais il avait été touché de plein fouet par la grande dépression de 1873. Ses affaires avaient été de mal en pis pendant une décennie difficile, pendant laquelle il avait perdu l’essentiel de ses biens. Ruiné, il avait été retrouvé pendu dans sa demeure des environs de Salem, un matin d’automne 1883. Il avait fallu plusieurs semaines aux notaires, aidés d’enquêteurs de l’Agence Pinkerton, pour faire le lien entre les Butten de Bryantville et ceux de Salem. Deux familles qui s’étaient éloignées dans la tourmente de la Guerre Civile, et qui n’avaient jamais renoué depuis. Deux familles qui avaient connu des destins parallèles, de fortune et de misère, portées par le flot de l’économie américaine des années 1860-70.

George déchira le journal qui emballait les livres. Il eut un instant l’espoir qu’il pourrait s’agir de livres anciens et de valeur, qui pourraient se vendre un bon prix à la boutique située à l’angle de Garrison et Curwen, à Arkham. Mais il se ravisa aussitôt : s’ils avaient eu de la valeur, ils seraient partis pour rembourser les créanciers de son défunt aïeul. Ou le notaire les aurait achetés à vil prix, dans le cadre de la liquidation de la succession. De fait, il ne s’agissait que de quelques livres sans grand intérêt. Un journal de bord du schooner Dominion, quelques romans et recueils de poésie… Une pièce de théâtre en Français au titre curieux, « le Roi en Jaune », et deux gros carnets de cuir noir, manifestement des journaux intimes. Un seul livre semblait ancien. Il s’agissait d’un vieil in-octavo relié en cuir rouge. Il avait subit les assauts du temps. La couverture portait des taches de liquides que George supposa être de l’alcool, car elles formaient des dessous de verre. Les pages étaient gondolées comme si le livre avait été trempé dans l’eau puis mal séché. Le dos était usé, élimé, la croûte du cuir partait en lambeaux. Aucun bouquiniste ne voudrait d’un livre dans un tel état, d’autant plus qu’il était en langue étrangère. Le titre du livre était imprimé en lettres gothiques, sur un papier chiffon piqué de taches noires et jauni sur les bords. George se demanda ce que pouvait bien signifier « Von Unaussprechlichen Kulten »…

A suivre? (ou pas)