Ecrire une saga d’Héroïc Fantasy

De retour du festival des Utopiales à Nantes, et grâce à une étude approfondie sur les stands des dernières éditions à succès, je suis à présent en mesure de vous révéler comment devenir un auteur à succès, et concurrencer rapidement J R R Tolkien.
(bon sinon les Utopiales c’était super bien, j’ai le nouveau livre de « l’Appel de Cthulhu », avec dédicaces et tout », on en reparlera sur ZoC)


Naturellement, il vous faudra un peu d’investissement personnel. Je présume que vous disposez déjà d’un ordinateur, puisque vous lisez cette chronique. De même, j’imagine que vous avez à votre disposition un traitement de texte (avec correcteur orthographique incorporé) et quelques après-midi libres. L’hiver approche, il n’y a rien sur TF1… Vous avez toutes les cartes en main !

Première chose, le titre : Il doit être choisi avec circonspection, mais peut n’avoir aucun rapport avec le sujet qui sera traité dans votre saga (encore que ça peut aider).

Il y a quelques critères à respecter. Une saga d’Héroïc Fantasy, c’est quelque chose de vaste, qui se déploie avec majesté comme les ailes d’un griffon au delà des montagnes brumeuses du bout du monde, pleine de « bruit et de fureur » (pensez à un champ de bataille avec des gens émaciés qui pleurent le temps perdu, les royaumes agonisants et la fin de tout espoir en page 576). Une saga d’Héroïc Fantasy, c’est une île dérivant dans un océan imaginaire de délires improbables (quand bien même cette phrase serait inutile et pompeuse). Utilisez des termes évocateurs, porteurs de sens. Souvenez-vous de l’axiome qui veut que les mots courts soient porteurs des plus grands concepts. Terre, Mer, Dieu, Roi, Joie, Cons (rayez la mention inutile). Associez à un mot court « d’impact » un mot un peu pompeux, et un autre plus mystérieux (adjectif par exemple).

Un exemple. J’utilise « Chronique », parce que tout de suite, quand on lit « chronique », on imagine d’une part un moine copiste penché avec patience et minutie sur un vieux manuscrit enluminé dans un obscur scriptorium médiéval, et d’autre part une grande histoire, déroulant des actes héroïques dans des temps reculés (ces trucs pleins de bruit et de fureur dont je parle plus haut). Chronique donc. Il nous faut un terme porteur de sens. Temps, Roi, Mer… Bon changeons un peu, et prenons « Mort ». Évitons tout de suite « Chronique de la Mort Subite » : même si je pourrais m’attirer la sympathie de nos amis Belges, la crédibilité ne serait pas au rendez-vous. Or, une chronique d’Héroïc Fantasy, c’est sérieux. Même l’humour qui y est présent (pardon distillé) doit être mis en place et utilisé avec l’emphase et le bon goût nécessaire. Pas d’histoires de pets chez les Elfes, pas de blagues de Toto à la Cour Maudite du Roi Hyrgalog.

Chronique des Morts Evocatrices : un titre évocateur donc, qui associe de façon incongrue un adjectif au terme porteur d’impact qui en constitue l’élément quasi « réglementaire ».
Maintenant, le sous-titre. Une bonne saga d’Féroïc Fantasy se déroule sur plusieurs tomes, ou « pavés », d’un format cale-meubles, imprimés en (tout) petits caractères sur papier pelure. Quelques illustrations oniriques d’êtres hybrides à oreilles pointues et de paysages ravagés par la guerre lasse d’un matin d’automne ponctuent le récit, dense et courroucé. Notez que mes adjectifs sont toujours incongrus, mais c’est voulu : le lecteur de sagas d’Héroïc Fantasy recherche tout ça. Il faut vous y habituer.

Or donc, un sous-titre, pour le premier tome. Là, vous pouvez être plus descriptif, et commencer à penser à l’histoire que vous allez raconter (je rappelle que cela n’a aucune importance réelle en ce qui concerne le titre).

La construction du sous-titre répond aux mêmes règles, avec en plus la notion de mystère induit, qui pousse irrésistiblement le lecteur à dépenser quelques dizaines d’euros pour acquérir ce superbe ouvrage en édition limitée, reliée en croûte de cuir d’Orinial d’Alberta (sorte de caribou utilisé pour se la péter dans les salons parisiens).

« Chroniques des Morts Evocatrices :
Le prince perdu de la lande noire. »

Et voilà : vous avez un titre, un sous-titre, et du même coup, un « envoi », c’est à dire quelques lignes qui ne sont pas de vous, mais qui serviront à introduire le récit. Pourquoi du même coup un envoi ? Parce que Gérard de Nerval :


« Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé,
le Prince d’Aquitaine à la tour abolie.
Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé
Porte le soleil noir de ma mélancolie ».

En plus, Nerval a le bon goût d’être dans le domaine public, vous ne risquez donc pas grand chose du coup…

Titre, sous-titre et envoi vous permettent de planter le décor, et de fournir du grain à moudre à l’illustrateur qui va se farcir la couverture. A ce stade, vous pouvez commencer à recruter, de préférence sur les forums de dessinateurs Goths qui peuplent le web avec abondance. Il y a des talents à la pelle, pour pas un rond. Optimisons les dépenses, en ces temps de crise financière. Ce n’est peut-être pas exactement ce que feraient Gil-Gallad et Isildur face aux armées de Sauron, mais les Elfes n’ont jamais été ruinés par des warrants sous-jacents des crédits immobiliers pourris portés sur les trous de Hobbits de la Comté. Et attention, car nous nous égarons dans le domaine de la parodie, ce qui bien entendu n’est pas du tout le but de cet article de genre, résolument sérieux !

Voilà. La prochaine fois, je vous parlerai des personnages. L’Archétype, le Stéréotype, le Brav’type et le C’estquicetype (sans oublier l’héroïne sexy sans armure sur le ventre, le magicien sale et le non-humain spirituel), et de la meilleure façon de les mettre en scène de façon héroïque et avec fantaisie, ce qui est bien la moindre des choses, convenons-en.

Welf, U-Chroniqueur de l’Improbable Raison Oubliée