Les Feux d’Askell

Du fan service outrancier, de l’humour, de l’action, et une drôle d’ambiance indéfinissable… tous les ingrédients pour faire une série à succès. Alors pourquoi est-elle restée dans l’ombre ? Autopsie d’une série surprenante.


Série du très prolifique Arleston, dessinée par Mourier, Les Feux d’Askell restent très peu connus du grand public, en comparaison d’autres séries du même scénariste dont la renommée n’est plus à faire. Examinons les ingrédients qui la composent. Le personnage phare de la série, Cybil la Nocturne, fait profession de danseuse érotique. Ça commence bien… d’ailleurs, les plans très dénudés de Cybil sont légion (comme les Balrogs… aha… pardon). L’histoire, située dans un univers fantastique bien construit et original, est pleine de rebondissements, de sang, de danger, et d’humour. Les personnages sont attachants. Si on dépasse les apparences (c’est à dire par exemple les couvertures des trois tomes parus, qui comportent toutes un plan de Cybil plus ou moins à poil), on se rend vite compte que cette série est bien plus complexe qu’elle n’y paraît. Je ne m’explique le manque d’engouement qu’elle suscite que par son côté sans doute extrême, toujours exagéré. A part ça, je ne vois pas ce qui pourrait la maintenir (relativement) dans l’ombre. Je vais donc décortiquer cette BD pour vous, avec le plus d’objectivité possible.

De gauche à droite : Keresquin, Tittle, Cybil, Brumaire et Dao.

Présentons d’abord les personnages. La bonne, c’est Cybil. Elle est visiblement le personnage principal, c’est elle qui fait tenir les autres ensemble. Danseuse érotique, d’une souplesse incroyable, d’un caractère bien trempé, elle a davantage d’avantages que les autres, c’est certain. Son franc parler et ses bonnes idées s’ajoutent à son humour un peu cynique. Elle est le fan service à elle toute seule. Il faut dire qu’il y a peu d’autres femmes dans les trois tomes actuellement parus. On la voit sous toutes les coutures, et je n’exagère pas. Sa nudité est crue, brutale, parfois excessive, mais curieusement, comment dire… un peu distraite. Elle est nue avec un tel naturel qu’on s’y habitue, finalement, très vite. Bref, Cybil est politiquement incorrecte, et elle l’assume très bien.

La

Le truand, biclassé assassin au couteau, c’est Brumaire Courtedague. Le type louche par excellence, sournois, rapide, intrépide, insolent, et meurtrier. A part se disputer avec tout le monde et voler des choses, il s’essaie à la jonglerie, à la pêche et à la navigation. Il sert à tout, en fait. Mais ce n’est pas vraiment un des personnages les plus attachants ni les plus marquants.
Au contraire, la brute, c’est à dire Dao’Xian, un gigantesque type armé d’une hache, est un personnage plus intéressant qu’il n’y paraît. Parfois, il a l’air d’une brute au grand cœur. En réalité, son grand cœur est réservé à certaines personnes uniquement : les femmes, surtout Cybil, et sa hache. Autrement il massacre allègrement, torture, bastonne, bref, c’est le bourrin du groupe. Il a aussi pas mal d’humour.

Dao'Xian, la brute.

L’équipe compte encore deux autres aventuriers, qui prennent une part moins grande à l’action, mais qui colorent le groupe d’une teinte un peu plus intellectuelle. Il y a là Keresquin de Villoque, qui est plus ou moins barde, ou selon ce qu’il dirait lui-même « auteur-compositeur-interprète », et son assistant, Tittle, un gamin plutôt doux, mais impertinent et courageux, qui vénère « Mademoiselle Cybil ». Keresquin assurerait la partie comique même si les autres se prenaient au sérieux. Mais il est cultivé, intelligent, et a un grand cœur. Cependant sa vanité et son égoïsme, qui reprennent parfois le dessus, le rendent assez agaçant pour justifier les ennuis qui lui tombent dessus de temps en temps. La qualité inestimable qui fait de lui un membre du groupe, c’est son bateau-scène, sur lequel Cybil et Dao s’échappent dans le premier tome, sans demander son avis à Keresquin. Dans un monde composé d’îles plantées sur une vaste et dangereuse mer, un bateau, c’est utile.

L'Ode, navire-théâtre, propriété de Keresquin de Villoque.

Justement, parlons un peu de l’univers dans lequel évoluent les personnages. Très bien pensé dans sa complexité, le monde d’Askell est essentiellement composé d’eau. Sur cette eau : un réseau d’îles à la politique complexe, souvent dirigées par une poignée de nobles ou de prêtres, et très militarisées. Les lois y sont dures, impitoyables, et la survie n’est pas chose facile, surtout pour des aventuriers un peu turbulents. Quant à l’océan autour des îles, c’est lui aussi un milieu hostile : entre les violentes tempêtes, les monstres des profondeurs et les navires louches qui ne vous veulent aucun bien, il faut beaucoup de courage pour s’y aventurer. Mais c’est aussi cet océan qui fait vivre Askell.
Vous trouvez peut-être cet univers un peu cliché. C’est vrai qu’on a déjà vu ça quelque part, un monde composé d’îles où la vie est impitoyable. Mais ici, le fonctionnement politique, social et commercial de chaque île est très bien travaillé, et cela nous entraîne dans une ambiance moite, tendue, mystérieuse, et fort dépaysante. On se laisse porter par ce monde ultra violent, où les scènes gores disputent le haut du pavé aux scènes érotiques. Car en fait, comme précisé ci-dessus, l’une des caractéristiques de cette BD, et peut-être la raison du manque d’intérêt qu’elle suscite, c’est qu’elle est tout en excès, tout le temps. Trop de sexe, trop de violence, trop de tripes, trop d’injustice, trop de danger, trop de clichés, un humour d’un goût parfois douteux… mais c’est ce côté caricatural assumé qui nous fait mordre à l’hameçon. Ajoutons à cela que, contrairement à celui de l’immense majorité des BD Soleil, le scénario ne repose pas sur une quête à accomplir, mais simplement sur une série d’événements dont nos héros doivent se sortir, au gré des vents qui les y poussent. Ils n’ont pas de but particulier, à part survivre. Pas de grande mission honorable et juste. Ce sont des bandits, qui veulent être vivants et libres, point. Et pour cela, ils sont condamnés à fuir, toujours plus loin, et on a envie de les suivre.

Cybil la Nocturne est souple... normal pour une danseuse érotique.

Le graphisme, lui aussi, semble incongru dans une BD Soleil. Nous sommes très loin du trait net et propre d’un Tarquin, et des couleurs vives et impeccables qui décorent (non, le mot n’est pas choisi au hasard) les habituels best sellers de l’éditeur. Etonnamment, on est également très loin des BD plus connues du même dessinateur (exemple : Trolls de Troy). Comme le scénario, le trait est cruel, agressif, mordant. Les visages sont taillés à la serpe. Les expressions sont travaillées avec soin, pour avoir l’air outrancières sans être pour autant comiques. Les visages sont ridés, burinés. Les décors, eux, sont très beaux mais souvent épurés. Et Mourier est très doué pour dessiner les entrailles qui giclent, Cybil nue, ou encore les nombreux monstres qui peuplent l’océan.
Quant à la couleur, également de Mourier, elle est comme diluée dans l’eau d’Askell. La nuit est toute de noir, jaune et bleu, le jour semble parfois surexposé à cause du soleil écrasant, les ombres ne sont jamais placées au hasard, les intérieurs sont colorés et éclairés à la torche. Par moments, on dirait un tableau, où chaque nuage est peint à la main, et où la peinture a laissé sa texture rugueuse, empêchant définitivement la couleur d’être lisse. D’ailleurs, Mourier dessine en couleur directe, ce qui explique cet aspect « tableau ».

En fait, Dao est un tendre... avec sa hache.

J’aime beaucoup cette série, malgré, ou peut-être justement à cause de son aspect outrancier, tout en débordements. Je me suis attachée aux personnages, à cet univers cruel, à la violence désinvolte et au dessin acéré. J’ai dévoré les trois tomes actuellement parus, et j’attends avec impatience le suivant, qui est désespérément lent à sortir mais qui est en bonne voie. Il semblerait qu’Arleston, débordé par ses séries à succès, n’abandonne pas cette série qui a des allures de défouloir. Et c’est tant mieux, car le dernier tome nous laisse en plein suspense sur l’avenir de Cybil et de la compagnie d’aventu… euh… et du groupe de héros qui la secondent.
Détail qui me fait rire : les couvertures de chaque tome sont des images qui n’apparaissent absolument pas les BD, et qui ont pour seul but de montrer Cybil dans d’intéressantes postures, aux prises avec divers monstres. Ça fait très affiche de nanar, tout de même.
Je suppose que vous avez deviné que je conseille vivement cette série, trouvable à peu près partout grâce à la notoriété de son scénariste. Evidemment, je déconseille sa lecture aux personnes qui ne supportent ni le gore, ni les femmes nues, mais les autres devraient y trouver un divertissement agréable et pas vraiment sérieux. Evitez tout de même de vous faire offrir les tomes par votre grand-mère à Noël : en voyant la couverture, elle pourrait se demander quel genre de lecture vous avez (à moins qu’elle soit elle-même fan de Manara, bien sûr).

Plus d’infos et d’images sur le site de Soleil.
Les trois premiers tomes sont également disponibles en intégrale.