Des Chiffres et des Chiffres

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais nous vivons dans une civilisation du chiffre. Tous les jours de 24 heures, en moyenne 30,41 jours dans le mois (365/12), nous sommes bombardés de chiffres. Il ne se passe pas 60 minutes sans que ne tombe une statistique, un fait, un nombre, généralement accolé au caractère le plus terrible du monde moderne : « % ».


Il fut un temps ou la Svastika noire peinte sur la dérive d’unbombardier allemand faisait trembler le monde[[hop, point Godwin]]. Aujourd’hui, c’est le « % » qui crée le cauchemar, la peur, l’envie. Némésis des marchés financiers, angoisse de l’accédant à la propriété, bannière du banquier, le « % » est sans doute un des plus grands symboles de la modernité. Si un petit malin en détenait les droits…

Depuis ce matin, j’ai été assommé de chiffres. Et je vous passe ceux du boulot. Quant on bosse dans l’informatique d’une banque, on a deux bonnes raisons d’être bombardé de chiffres. Même si, paradoxalement, je donne plutôt dans les belles lettres.

Non, ce dont je parle, ce sont les chiffres de l’Actualité, avec un grand « A ». Ou plutôt un grand « % ». Car il n’est pas une actualité qui ne soit soutenue, portée, véhiculée, justifiée par un chiffre. Ce n’est plus un appui ou un soutien, mais l’essence même du fait moderne. Le chiffre.

A quoi bon faire une déclaration, si vous n’avez pas les bons chiffres pour marteler ce que vous dîtes ? Personne ne vous écoutera, dans le meilleur des cas. Dans le pire des cas (environ 75%), un petit malin vous assènera une statistique dans la face, un taux dans la tronche, un nombre dans les roustons. Et vlan ! Vous voila au tapis de l’information moderne! Pas de chiffres ? Restez couché ! Les chiffres sont à l’information moderne ce que l’artillerie lourde était à l’Armée Rouge : pas moyen de bombarder Berlin sans en avoir tout un alignement, à perte de vue.

Le chiffre est bouclier, arme offensive, Vérité sacro-sainte [[Sarko Sainte ?]]. Le Chiffre est TOUT. Il représente Dieu, l’Alpha et l’Oméga, toute notre civilisation. Lointaines sont les époques où le quidam moyen ne voyait jamais aucun chiffre, ne savait pas compter, et surtout n’entendait aucun chiffre à la radio…

Depuis ce matin, donc, j’ai appris que le paquet fiscal du gouvernement français couterait environ 13.6 milliards, que les Américains avaient dépensé 500 milliards de dollars en Irak. Que 1,2 million de Français consommaient du cannabis. Que le taux de réussite au bac était de 83,3 %. Que le CAC 40 a perdu 1,4% pour passer en dessous des 6040 points. Que l’euro valait 1,37 dollars… 1200000, 500000000000, 83.3, 6040, 1.4, 13600000000… Et pourtant, sans faiblir ni flancher, notre cerveau intègre tout ça…

Une seule de ces informations aurait-elle été crédible, ou même simplement concevable sans un chiffre ? Quel crédit accorder à un journal qui oserait publier « les dépenses américaines en Irak sont tellement élevées qu’elles laissent pantois »… Qui oserait lancer dans ses colonnes à la une « plein plein plein de Français fument du cannabis » ? Qui ?

Personne.

Tout ça me laisse songeur… L’infini est dans les lettres, et le mot est porteur d’une immensité inversement proportionnelle à sa longueur. Anticonstitutionnellement / mer. Diméthylchloride / amour. Pluridisciplinarité / Dieu.

Les chiffres sont là, partout, tout autour de nous et en nous. Votre poids, votre tension, votre numéro de sécurité sociale, votre taille, la longueur de votre pénis qu’on vous propose obligeamment d’allonger grâce aux emails que vous recevez, votre bulletin de salaire, votre déclaration d’impôt, votre nombre de pulsations cardiaques, votre code postal, votre numéro de compte en banque…

Vous croyez être un Humain ? Vous ne voulez pas être un numéro ?

Trop tard.

Nous sommes la civilisation du Chiffre …

Welf

W3lf

W31f

W314

23-314

10111-100111010