The Blade

The Blade, film culte du réalisateur hong-kongais Tsui Hark (Il Etait une fois en Chine, Seven Swords, Time & Tide,…) est enfin sorti en DVD zone 2. Après une attente insoutenable HK Video nous livre enfin une édition exemplaire de ce film qui n’existait pour le moment que dans des éditions approximatives et difficiles à trouver.

blade2.jpg En 1991 Tsui Hark réalise Il Etait une fois en Chine. Et avec ce film il relance toute une nouvelle vague du Wu-Xia-Pian (film de chevalerie chinois) à Hong-Kong. Le genre explose d’un coup et il y a une foule de suiveurs qui copient la recette du film de Hark avec plus ou moins de succès (dans les meilleurs y’a les suites de Il Etait une fois…, Jiang Hu ou encore Swordsman II)
Les codes du genre sont figés, limite scélerosés : combats cablés en apesanteur (dont Ching Siu-Tung s’est fait le maitre), esthétique très refléchie et raffinée, mise en avant de sentiments noble de loyauté et d’honneur,…

Bref on tourne vite en rond, et en quelques années le style est déjà en pleine crise.
C’est donc en 1995 que Tsui Hark décide de prendre en total contrepied son film qui a relancé le genre, pour réinventer totalement le Wu-xia.

Il décide de faire un film barbare, chaotique, terre-à-terre à la limite du documentaire.
Aucun cable, pas de stylisation à l’extrème (sauf pour une scène théatrale de flash-back totalement justifiée), pas de grande quête sur la loyauté,…
Juste un monde incertain pris dans le chaos de la violence et des rapports humains de domination/soumission.

La caméra est toujours mobile, jamais figé, porté à l’épaule, essayant tant bien que mal de suivre l’action. Le hors-champ est peut-être même plus important que le champ de la caméra. L’improvisation est de mise, et on suit ce qui se déroule sous nos yeux comme si on y était. La caméra essaye de capter ce qu’il se passe autour de lui, au contraire du cinéma d’action classique ou les acteurs et les mouvements de caméras sont calculés pour que tout soit bien filmé.
La caméra est au service de l’action et des acteurs, et non le contraire.

Cette approche est la clé de la réussite du film. Une réalisation chaotique qui reflète le monde chaotique dans lequel nous vivons, car l’univers du film n’est qu’une métaphore de l’Humanité et la survie du plus fort.
Le mot « chaos » est beaucoup utilisé depuis le début de cette critique, oui, mais c’est bien ce terme qui decrit le mieux le film. Renouant un peu avec l’univers des débuts filmiques de Tsui Hark (Butterfly Murders, Histoire de Cannibales, L’Enfer des Armes, que HK Video avait judicieusement appellé « Trilogie du Chaos).

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Le film commence dans l’enclos protecteur d’une fabrique de sabres. En dehors de cet havre de paix, le monde extérieur s’entredéchire pour le pouvoir, le sexe, la survie,… Pourtant cet enclos fabrique des armes, le moyen de tuer, et donc cette sécurité n’est qu’ephémère.
Tout le film est raconté du point de vue d’une jeune fille capricieuse et gamine. Jurant avec le reste de l’univers, elle est le parfait contrepoint des luttes de pouvoir qui se jouent autour d’elle. Pourtant on comprend rapidement que même cette fille paumée est contaminée par la violence de ce monde : son rêve est que les deux hommes qu’elle coinvoite (Ding On et Tête d’Acier) se combattent dans une lutte à mort pour son coeur. Petit à petit elle saisira à quel point elle ne comprendra jamais ce qui se passe autour d’elle, quand les 2 hommes s’eprennent d’une prostitué.

Bon, on ne peut pas faire une critique du film sans parler des combats.
Ils sont… chaotique.
Oui encore ce mot. Et pourtant en même temps d’une lisibilité exemplaire.
On est obligé de parler de la scène finale qui est un des plus grands monuments du cinéma d’action jamais réalisés. Difficile de trouver beaucoup de film ayant réussi l’exploit de surpasser ce moment magique de violence, de chaos et de chorégraphie sous acide. La réalisation est incroyable, alternant plan large, plan rapprochés, plan-séquence et montage cut dans un ballet étourdissant de dynamisme et de lisibilité. Les trouvailles sont innombrables, comme ces personnages qui sortent du champ d’un côté pour reapparaitre directement de l’autre côté (ce qui donne un sentiment de vitesse hors du commun), les armes (attachés à des chaines, tourbillonantes, à plusieurs lames,…), et puis encore ce travail sur le hors-champ on devine souvent des actions sans forcemment les voir, et vue la quantité de choses qui se passent à l’ecran on peut revoir sans cesse cette scène et à chaque fois trouver de nouveaux détails.

Bref.

Si vous avez vu Seven Swords du même réalisateur l’année dernière au cinéma, rappellez-vu que 10 ans avant il avait déjà fait le film somme du Wu-xia barbare. Et même si Seven Swords est bon, il n’arrive pas à la cheville de The Blade.

On peut parler encore longtemps de ce film, de la richesse de son univers, de son rapport aux personnages, de sa symbolique, de sa réalisation, de sa filliation aux classiques du cinéma chinois (le film est une réadaptation de la légende du sabreur manchot réalisé par Chang Cheh) et sa totale démarquation de ses modèles, mais ce serait sans fin…