Moi, trekkie

Depuis le temps qu’on me connaît par ici, je pense qu’il est temps de faire mon coming-out: j’aime Star Trek. Cet aveu, qui dénonce dans l’imaginaire collectif la personne qui l’énonce comme un nerd immature amateur d’extraterrestres en pyjama, ne peut plus guère entacher ma réputation, au point où j’en suis. Et ce n’est pas parce qu’on adore Red Dwarf et qu’on considère Galaxy Quest [[Alan Rickman is God. Ah zut, ça, c’est une réplique de Babylon 5.]] comme un film culte qu’on ne peut pas apprécier la saga parodiée. Bien au contraire. C’est d’ailleurs un excellent prétexte pour revenir un peu sur ce mammouth de la science-fiction.

Gene-èse d’un phénomène

Derrière Star Trek se cachent essentiellement deux noms: Gene Roddenberry et Paramount. Respectivement, l’homme qui eut un jour l’idée de faire une série de science-fiction se passant sur un vaisseau d’exploration, et la boîte de production qui donna quelques sous pour concrétiser ladite idée. Tout cela se passait au milieu des années 1960, ce qui vaut la peine d’être rappelé, pour le contexte: une Amérique encore plus puritaine qu’elle ne l’est actuellement, des relations Est-Ouest plus que tendues, des minorités ethniques qui peinaient à faire valoir leurs droits… Roddenberry situait l’action de sa série dans un monde futuriste où la Guerre Froide était résolue, où la Terre s’était unifiée en une sorte de grande république fédérale, où la faim et la maladie n’étaient plus les fléaux de l’humanité, où le racisme avait été effacé [[Au profit de l’espécisme, les rapports entre humains et Vulcains étant alourdis par divers préjugés et différences culturelles. Pour en savoir plus sur l’espécisme, lisez Terry Pratchett.]], où l’argent n’était plus une motivation majeure… Bref, une sorte de monde idéal. A l’époque, cet équipage multiethnique avec pilote japonais, chef ingé russe [[Le vrai chef ingé était écossais. Mais je n’ai jamais bien compris la position de Pavel Chekhov, alors on peut dire qu’il est chef ingé.]] et officier des transmissions à la fois noir et de sexe féminin [[L’actrice Nichelle Nichols, qui incarne le lieutenant Uhura, fut d’ailleurs félicitée par Martin Luther King pour sa contribution à la cause noire.]] apparut comme révolutionnaire. De nos jours, les costumes, les maquillages et le design des ordinateurs contribuent collectivement à donner à la série Star Trek, dite « TOS » (The Original Series), un parfum rétro-kitsch typique des séries TV des années 60.

Ce qui fait de moi une fan atypique, et même pas une trekkie à proprement parler, c’est que je n’aime pas TOS (que je préfère appeler « Jurassik Trek »). De mon point de vue, ce n’est rien d’autre qu’un hymne à la virilité personnelle de William Shatner. Le capitaine Kirk, présent sur 80% des plans en moyenne, démolit à mains nues des Vulcains et des Klingons (deux races censément plus fortes que les humains), séduit à coup sûr toutes les femmes qu’il rencontre, quelle que soit leur planète d’origine, et tout l’équipage de l’Enterprise (NCC-1701) lui voue un véritable culte alors qu’il a le comportement le plus irresponsable qui soit [[Violations permanentes de tous les règlements, prise de risques inutiles menant souvent à la mort de membres de l’équipage… La seule fois où j’ai vu pire, la série s’appelait Irresponsible captain Tylor et l’équipage était parfaitement conscient d’être aux ordres d’un incapable.]]. Ce macho man plus fifties que sixties n’est pas du tout le genre de personnage que j’apprécie.

Ze saga continues

Là où le continuum Star Trek devient intéressant, c’est quand il est décidé d’exploiter ce monde dont l’ébauche est prometteuse. Dans un premier temps, une série animée permet de mettre en scène des aliens un peu moins humanoïdes. Puis des films viennent étoffer le background, notamment la culture vulcaine et l’histoire de Spock, sans pour autant oublier de donner le beau rôle à Kirk. Petit à petit, tout un univers se construit, avec une chronologie presque sans problèmes de continuité, des peuples crédibles et une identité visuelle propre. Pour le besoin des films, des linguistes créent les bases du vulcain et du klingon, deux langues aujourd’hui pratiquées par des centaines de fondus (pas plus givrés, en soi, que les tolkienophiles qui parlent le sindarin).

Et puis…
_ Tam, tatatam tatatam, tatatatatam tam tam, tatatam!
_ A cheval sur la fin des années 1980 et le début des années 1990, Star Trek: The Next Generation (La Nouvelle Génération en français, ST:TNG pour les trekkies) vient prouver au monde entier qu’on peut faire du Star Trek sans le capitaine Kirk. Jean-Luc Picard, le nouveau capitaine de l’Enterprise (NCC-1701 D) [[Un Français interprété par un Américain (Patrick « X » Stewart) connu pour son accent shakespearien. Cosmopolite, on vous a dit.]], laisse son second prendre l’essentiel des risques et se retrouve pris dans une intrigue à grande échelle qui le voit devenir aux yeux d’un immortel un peu barge l’avocat de la race humaine. Les bases de ce qui va suivre sont posées: des séries de sept saisons avec un fil rouge, qui prennent le temps de développer les personnages secondaires. La paix ayant été négociée avec les Klingons, on découvre les Borgs, le nouvel ennemi, dont la conception d’un monde en paix passe par l’assimilation de toutes les races humanoïdes.

1993: alerte à bord! Sur une chaîne concurrente, une série à budget réduit, issue de l’imagination fertile d’un certain J. Michael Straczynski, grignote sérieusement des parts de marché. Ça se passe à bord d’une station spatiale et ça s’appelle Babylon 5. Qu’à cela ne tienne, la production bricole en quatrième vitesse une série contemporaine avec la fin de TNG, dont elle reprend deux personnages (Worf et O’Brien). Deep Space 9 est une station spatiale confiée à Benjamin Sisko, un capitaine noir (pour reprendre le côté « promotion des minorités » cher à Roddenberry) qui a une dent contre Picard (pour le ressort dramatique) et qui doit travailler avec des aliens qui n’ont pas eu la bonne idée de rejoindre la Fédération des Planètes. Menaces de guerre, race surpuissante inconnue, manoeuvres politiques, cohabitation des religions, importance des prophéties, ça a l’odeur de Babylon 5, mais c’est bien du Star Trek.
_ Malgré son côté bâclé et sa décalque de pas mal d’aspects de la série concurrente, Deep Space 9 [[Même le nom a un vieux parfum de copier-coller.]] (ou DS9 pour les trekkies) est ma série Star Trek préférée. C’est celle qui pousse le plus loin les problèmes de cohabitation entre des peuples différents, qui explore le plus les personnages et leur culture, à défaut d’explorer de nouveaux mondes (la station étant coincée sur son orbite).

Mais le besoin d’exploration se fait sentir et, dans la seconde moitié des années 1990, le Voyager, un vaisseau de taille plus réduite que l’Enterprise [[Enterprise que l’on retrouve dans les nouveaux films, à partir de Star Trek: Generations qui met en scène l’improbable rencontre entre Kirk et Picard, histoire de passer proprement le flambeau.]], se retrouve déplacé par erreur à l’autre bout de la galaxie, et n’a d’autre choix que de tenter de rentrer à la maison à pied (métaphoriquement parlant). Cette fois, le capitaine est une femme, Kathryn Janeway, qui mène son équipage d’une main de fer (parce qu’une femme chef est forcément très autoritaire, tout le monde sait ça). C’est l’occasion de rencontrer plein de races extraterrestres inconnues, mais aussi de pénétrer dans le territoire des Borgs, qui n’apprécient que très modérément l’intrusion. Grâce à leur ingéniosité, les occupants du Voyager mettent sept saisons à rentrer chez eux, au lieu des 200 ans initialement prévus. Bravo à eux.

Mode oblige, le vingt-et-unième siècle voit l’arrivée d’une préquelle, sobrement intitulée Enterprise. Vers la fin du vingt-deuxième siècle (soit plus de 100 ans avant Kirk et près de 200 ans avant Picard), le capitaine Jonathan Archer prend les commandes du premier vaisseau d’exploration lointaine construit par les Terriens. L’Enterprise (NX-01), le fleuron de la flotte terrienne, est aux yeux des Vulcains une sorte de jouet vaguement dangereux, qu’ils surveillent de près, par l’entremise du sous-commandant T’Pol qui se trouve à bord. On se retrouve dans une situation extrêmement proche du Star Trek originel: le capitaine se bat souvent à mains nues (mais il se fait massacrer), le second est vulcain (pardon, vulcaine), et dans l’espoir un peu vain de tromper l’ennemi, on a échangé les places entre le pilote qui est noir et l’officier des transmissions qui est d’origine japonaise. Seule originalité, des objets qui sont d’usage courant dans les autres séries sont ici en bêta-test et pas toujours fiables: le téléporteur que personne ne veut utiliser, le réplicateur dont la commande vocale s’emmêle les pinceaux, le traducteur universel qui met du temps à s’étalonner et qui tombe souvent en rade.

Apparemment, le méta-bourrin ne paie pas: enlisée dans une histoire de « guerre froide temporelle » à laquelle même les scénaristes peinent à donner un sens, la série est interrompue au bout de quatre saisons, alors que les acteurs avaient signé pour sept.
_ Parallèlement, le dernier film en date, Star Trek: Nemesis, dont le point fort était la présence de l’inénarrable Ron Perlman et dont le point faible était à peu près tout le reste, a fait un four. Serait-ce la fin d’une époque?

Le monde de Star Trek

Star Trek était à l’origine une série d’anticipation. Le fait est que c’était il y a 40 ans, et que notre chronologie a divergé de celle du monde de Star Trek aux alentours de 1999. D’une part, c’est bien, parce que nous ne sommes pas en pleine troisième guerre mondiale. De l’autre, c’est dommage de se dire qu’on n’aura pas éradiqué la faim et la maladie d’ici un siècle et demi. Que probablement, dans trois siècles, on ne vivra pas dans ce monde où l’argent ne compte pas et où chaque coin de la galaxie abrite une race plus ou moins amicale, qui ne se différencie de nous que par quelques protubérances en latex.

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Il suffit de jeter un coup d’oeil au lexique en ligne du site officiel de Star Trek pour saisir toute l’épaisseur de la chose. Des dizaines de races, des douzaines de systèmes stellaires avec une ou plusieurs planètes habitées, des centaines de personnages importants sont définis de façon souvent très détaillée. Rien que la partie la mieux connue de la galaxie se décompose en territoires gérés par la Fédération des Planètes, l’empire klingon, l’union cardassienne, l’empire stellaire romulien, sans compter les mondes indépendants et les zones revendiquées par plusieurs empires. Et bien qu’on sache que le quadrant gamma est dominé par les Fondateurs et le quadrant delta par les Borgs, il reste dans ces zones quantité de territoires encore non cartographiés.

Pas étonnant dans ces conditions que fleurissent les fan-fictions et jeux de rôles qui se situent dans la galaxie, mais hors du chemin foulé par les petons bottés des héros de la télévision. On peut estimer à plusieurs centaines le nombre de vaisseaux virtuels qui hantent les couloirs du Web sous forme d’histoires à suivre. J’en ai eu un, à une époque, de la même classe que le Voyager. Pour faire comme pour l’Enterprise et reprendre un nom de bâtiment militaire existant, je l’avais appelé le Clemenceau. Avant de retrouver dans les archives officielles de Star Trek l’existence d’un USS Clemenceau beaucoup plus ancien, contemporain de l’Enterprise du capitaine Kirk. Comme quoi, tout ce qu’on pense inventer peut avoir déjà été imaginé par les scénaristes officiels de la série!

Mes personnages de fanfictions Star Trek

Pendant ce temps, dans le monde réel, on peut apprendre le vulcain ou le klingon dans de vraies universités, et s’offrir des manuels techniques décrivant le plus sérieusement du monde des montages impossibles à base d’alliages qui n’existent pas. J’ai le manuel technique de Deep Space 9 à la maison, un grand moment de bonheur à base de parois en duranium et de latinum plaqué or.

Star Trek, c’est toute la subtilité de l’équilibre entre du crédible et du n’importe quoi. Et je crois bien que c’est pour ça qu’on l’aime.

=/\= Oph [oooo] =/\=