Vive la coupe du monde de foot !

Assez de récriminations ! Assez d’esprits chagrins ! Assez de dénigrement ! Ne comptez pas sur moi pour dire du mal de la coupe du monde de football. Après-tout, en quoi est-elle problématique ? En quoi pourrait-elle justifier le torrent d’ire et de lazzis qui s’étale dans certaines parties des réseaux sociaux, en particulier dans l’univers geek/alternatif/bobo/amateur de manga/fan des Lanister et des chatons ?

Non, vraiment je ne vois pas. Je ne vois pas en quoi la coupe du monde de football serait pire que le reste de notre société. Or, force est de constater que la plupart des bonnes âmes indignées qui disent boycotter la coupe du monde de football en se drapant dans le cosplay de la dignité humaniste ne boycottent pas de manière cohérente et radicale tous les sujets d’acrimonie qu’ils lui attribuent lorsqu’elles y sont confrontées dans la vie quotidienne [[note pour nos amis supporters du café du coin : Ire, Lazzi, Acrimoni et Denigreemens ne sont pas trois joueurs Italiens et un joueur Belge]].

Oui nous sommes tous supporters. Tous supporters d’une société dont la coupe du monde de football n’est que le miroir, le concentré, le mème, l’exultation sirupeuse audiovisuelle. Que nous importe qu’elle soit organisée par une fédération mafieuse, corrompue et corruptrice, qui soutien officiellement le proxénétisme, le travail forcé et l’exploitation des mineurs ? Après-tout, les mêmes méthodes nous indiffèrent totalement au quotidien, non ? Combien de gens qui disent boycotter la coupe du monde de football en font autant avec l’ensemble des entreprises qui utilisent de telles méthodes ?

Multinationales, industries extractives ou manufacturières, réseaux de grandes distribution, institutions financières… Au quotidien nous n’arrêtons pas d’aller au supermarché sous prétexte que les cookies à l’huile de palme portent le sang des enfants exploités dans les plantations, que les crevettes ont été pêchées par des esclaves, que le bœuf ait été nourri avec du soja aux OGM cultivé sur des terres spoliées aux petits paysans sud-américains par les grands groupes agroalimentaires ou que les tongues de plage aient été fabriquées dans des conditions épouvantables par des gamins déformés par les produits chimiques dans un atelier sordide d’Asie du sud-est ?

Alors pourquoi boycotter la coupe du monde de football ? Il y a eu quoi ? 200’000 expulsions illégales au regard de la loi brésilienne ? Chaque jour en Amérique du Sud des milliers de paysans sont expulsés de leurs terres et, en dehors de quelques lecteurs du Monde Diplomatique, tout le monde s’en taponne la chaussure à crampons !

Soyez courageux, assumez ! Prenez exemple sur les militants des grands partis politiques qui vont encore voter avec abnégation pour ceux de leurs candidats qui trainent depuis des décennies des casseroles d’affaires de corruption, de malversation, de liens douteux avec des réseaux mafieux. Vous croyez qu’ils les boycottent pour quelques millions d’euros passés à la trappe dans une agence de communication ? D’ailleurs, la morale bienpensante de l’humanisme à deux balles qui nous entoure condamne toute tentative d’alternative : l’abstention est irresponsable et le vote pour les partis qui dénoncent cette classe politique est considérée comme une « dérive vers les extrêmes ». Franchement, si on n’a pas encore sorti les fourches et les guillotines pour ce qui se passe depuis 2007 avec la crise financière, je ne vois pas au nom de quoi il nous resterait assez d’indignation pour boycotter la coupe du monde de football.

Alors certains vont hurler, « oui, les ballons et la plupart des gadgets sont fabriqués en Asie dans des conditions scandaleuses qui font de la violation des Droits de l’Homme un principe d’organisation de la production et de l’esclavage une procédure du contrôle qualité ? » Bon ! Et alors ? Ami geek, sais-tu que l’immense majorité des figurines que tu aimes collectionner sortent des mêmes usines ? Ami fashion-victim de la bobo attitude, sais-tu que les vêtements que tu achètes à prix d’or sortent des mêmes ateliers insalubres ? Ami technophile qui te gave de connectivité dans le village global, sais-tu que ces produits sont la cause première des conflits qui ensanglantent la région des grands lacs africains depuis plus de vingt ans ?

Même rengaine pour l’environnement. Oui, quelques milliers d’hectare de verdure vont être broyés sans merci dans la péninsule sud-américaine. Et alors ? Cela vous pose un problème que la planète soit saccagée par les industries extractives pour fabriquer vos tablettes, Smartphones et autres appareils électroniques que vous changez compulsivement tous les six mois ? Cela vous défrise qu’on détruise les sols arables des pays en voie de développement pour faire pousser le soja qui alimentera les bœufs en stabulation qui fourniront vos précieux hamburgers ? Cela vous pose un cas de conscience environnemental de dévorer des livres imprimés sur du papier issu de plantations d’eucalyptus qui ont été plantées sur le saccage des forêts primaires ? La plupart du temps, non. Alors, pourquoi boycotter la coupe du monde de football ?

Bien entendu, il reste l’argument des fausses idoles. On va me dire que les joueurs sont de lamentables crétins qui offrent à notre jeunesse pour tout idéal un analphabétisme dopé, tricheur et consommateur de drogue et de prostitution. En même temps, on a un peu trop tendance à considérer comme « une démarche d’artiste maudit » le recours aux paradis artificiels et aux prostituées lorsqu’on parle d’un écrivain ou d’un peintre et comme « un acte lamentable » le même comportement venant d’un joueur de football. Mais à bien y penser, sont-ils l’idéal qu’on vend à nos chères têtes blondes, ou l’idéal que nous avons tous accepté d’aider à construire pendant des années et des années de soumission décérébrée à une société de consommation qui nous a donné accès à tout le savoir humain à portée d’un clic pour que finalement nous ne l’utilisions que pour liker des chatons sur Facebook ? Nous avons créé les joueurs de football débiles. Et puis voir le crétinisme dans l’œil bovidé de son voisin en short nous dispense sans doute trop souvent de contempler la médiocrité pseudo-alternative d’une contreculture qui fait maintenant totalement partie du système. Le jour ou Legolas est devenu une figurine pour Kinder Surprise, l’idée que la culture geek puisse changer le monde a disparu, noyée sous le chocolat à l’huile de palme.

Vous trouvez que la publicité est suffocante, que l’emprise des marques est trop lourde à porter, qu’on ne devrait pas laisser des firmes privées dicter leur loi à l’Etat brésilien ? Oui, bof… Et alors ? Depuis quand cela vous pose un problème de laisser vos données privées sur les réseaux sociaux en libre utilisation auprès des data brokers qui les revendent à des entreprises qui ne les utilisent pas que pour de la recherche fondamentale à but philanthropique ?

Avez-vous signé la pétition contre les négociations du traité de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Europe, auprès duquel les conditions d’intrusion des sociétés privées dans l’espace public pendant les représentations sportives relèveront de la kermesse de patronage ? Non ? Bon, alors vous voyez : regardez le football tranquille, pas la peine de stresser pour si peu ! C’est un peu comme si vous décidiez de boycotter Game of Thrones sous prétexte que l’actionnaire, Time Warner, est aux mains de fonds de pension rapaces et prédateurs et que chaque centime des bénéfices issus du visionnage des fesses de Daenerys Targaryen alimente l’accumulation de capital qui sert à racheter, démonter et délocaliser des entreprises et à broyer des emplois et des individus. C’est un peu comme si vous refusiez d’aller dans les conventions qui sont sponsorisées par les majors de l’informatique et du jeu vidéo, au prétexte des conditions de travail des enfants de moins de douze ans dans les usines chinoises. Vous ne faites rien de tel ? Alors remballez ce sursaut inopiné de mauvaise conscience et rendormez-vous !

Non vraiment, je ne vois pas de « bonne » raison de boycotter la coupe du monde de football pour des raisons pseudo-humanistes. Sauf à avoir une démarche qui vous conduit, au quotidien, à boycotter tout le reste.

Bien entendu, je ne vous force pas à regarder non plus : personnellement je n’aime pas le football. Cela ne m’apporte qu’un profond ennui. C’est peut-être cela, la dernière bonne raison valable de vomir la coupe du monde de football : dire qu’on trouve cela chiant. Mais c’est une question de point de vue, bien entendu. En disant cela, je ne prétends pas invoquer de raison morale. Alors faites comme moi. Si on vous demande pourquoi vous ne regardez pas le football, dites simplement « parce que je n’aime pas », assumez !

Le cadre légal du crowdfunding – épisode 1, les dons

Chose promise… Aujourd’hui, un peu de droit. En propos liminaire, je précise d’emblée que je partage le point de vue de Maître Eolas [[qui, en matière de mesure de l’ignorance légale est un peu notre mètre à tous]] sur le vide juridique (ou plutôt sur son inexistence) : la notion de vide juridique est toujours très facilement agitée dans les médias par ceux qui y ont intérêt, soit pour dissimuler leur inculture, soit pour tenter d’échapper à la loi, soit surtout pour tenter de la faire modifier à leur avantage.

Ceci étant dit, vous vous doutez donc que je regarde d’un œil narquois les propos qui prétendent que le crowdfunding serait actuellement, en France, dans un « vide juridique ».

Non, il n’y a pas de vide juridique pour le financement participatif

Comme la finance participative [[la traduction française de « crowdfunding », avouons d’ailleurs que « financement par la foule » ce n’est pas terrible]] recouvre plusieurs notions et acteurs, il n’y a pas un, mais bien des cadres juridiques. Pour faire une analogie qui parle à tout le monde, c’est un peu comme si on prétendait que la musique est dans un vide juridique parce qu’il n’y a pas de « code de la musique ».

Or, selon que vous êtes producteur de disques, artiste, organisateur de concert, groupe associatif ou simple acheteur de musique, vous êtes soumis à une batterie de dispositions légales tirées entre autres du code civil, du code général des impôts ou encore du code de la propriété intellectuelle[[Ne nous étendons pas sur le fondement de tous les « vides juridiques ». Les ignares du droit pensent que chaque innovation ne peut exister que dans un vide juridique puisqu’elle est plus récente que la totalité des lois préexistant… Parfois, il y a besoin de nouvelles lois, mais c’est loin d’être le cas en permanence. Par exemple, l’invention de l’automobile a rendu nécessaire de nombreuses dispositions légales, mais les articles régissant la vente ou la location de véhicules « fonctionnaient » très bien. C’est d’ailleurs une caractéristique des « lois bien écrites » que de durer longtemps]].

non, ce n'est pas du Cornofunding

Je vous propose donc une petite série d’articles pour analyser le cadre légal du financement participatif et celui s’appliquant aux prestataires de financement participatif (les fameux « portails »), selon les pratiques que nous avons déjà présentées : le don, le prêt, l’investissement, la co-production et la prévente.

Aujourd’hui, le don qui couvre une bonne partie de la problématique, vous allez le voir. La prochaine fois, le prêt.

Le don, sa vie (desinteressée), son oeuvre (d’utilité publique)

Sans surprise, l’appel à dons constitue le mode de financement privilégié des projets artistiques ainsi que (ce sont parfois les mêmes) des projets associatifs ou liés à l’économie sociale et solidaire. Plus surprenant, bon nombre d’entreprise à but lucratif lancent des projets par appel à dons, ce qui présente d’évidents problèmes éthiques dont j’ai déjà parlé mais que je ne me lasse pas de dénoncer. La semaine dernière j’ai par exemple consulté la fiche d’un projet d’entreprise « innovante » en mobilier « disons plus ou moins décoratif » lancé par une paire de « winneuses d’entreprise » sur la base d’un concept forcément « passionnant » et qui prétendait lever des capitaux pour monter une entreprise en collectant des dons. S’il n’y a pas tentative d’arnaque je ne m’y connais pas.

Le don est très encadré en France, tout en constituant quand même un des derniers espaces de liberté dans l’usage de la monnaie.
Revenons aux dons. On parle, couramment, de « don manuel ». Je vous rassure, rien ne vous oblige à effectuer votre don de la main à la main, même si c’est bien cette réalité concrète qui était derrière l’esprit du législateur. Depuis la création des associations par la loi 1901, la pratique du financement associatif par donation est plus ou moins admise. Comme je le rappelais dans mon premier article, le financement des institutions et congrégations religieuses repose en grande partie sur le don [[ainsi que sur le leg et les revenus du patrimoine – les religieuses sont les inventeurs en France de l’Investissement Socialement Responsable]] depuis l’abolition des impôts et taxes à leur bénéfice (la dîme entre autres).

Concrètement, en 2013, le don en France est une pratique simple, mais strictement définie par la loi :

– Le don doit porter sur un bien matériel « que l’on peut remettre de la main à la main » (d’où le qualificatif de « don manuel »). Argent, bijoux, objets quelconques, automobile, titres au porteur (mais pas de titres nominatifs).

– Le don manuel doit être effectué dans une « intention libérale » (on parle parfois de « libéralités » pour qualifier les dons). En langage juridique, cela signifie qu’il est effectué SANS CONTREPARTIE.

– S’il existe une contrepartie, on considère qu’il s’agit d’une vente (« acquisition de biens ») OU à la limite d’un échange de « présents d’usage » ou « dons modiques ». En gros, vos cadeaux de Noël sont des « dons modiques » ou « présents d’usage ». Pour l’instant, il semble que l’on [[on, en l’occurrence, c’est le tout puissant ministère de l’économie et des finances qui gère l’impôt]] considère que les projets qui, en crowdfunding, proposent des « contreparties» sont pour beaucoup dans le régime des « dons modiques ». l’administration fiscale admet toutefois que les « contreparties symboliques » (insignes, bidules, affiches, …) entrent dans le régime du « don manuel » lorsqu’elles sont de faible valeur. Là, on est précis : 65€ par an et par donateur ET présentant une « disproportion marquée » (rapport de 1 à 4) avec le don. Par exemple, un T-Shirt en contrepartie d’un « don » de 50€ pourra sans doute être considéré comme entrant dans le régime du don manuel. Un T-Shirt pour 10€… Non, cela sera assimilable à une vente. Idem par exemple pour un CD à 20€ ou un DVD à 50€.

– Les « prestations de service » peuvent être admises en contrepartie des dons, là encore avec les mêmes limites[[attention quand même à certaines prestations de services: une loi sur la prostitution est en cours de discussion]].

– Le don peut (mais ce n’est pas obligatoire) être constaté par écrit.

– Le régime fiscal du don dépend globalement de son bénéficiaire. Si le bénéficiaire du don est une œuvre d’intérêt public ou d’utilité publique, le donateur pourra dans certaines limites déduire une partie de son don de ses impôts sur le revenu. De même, les associations « loi 1901 » peuvent, en France, librement encaisser des dons manuels sans autorisation préalable de l’administration fiscale et sans être imposées sur ces rentrées d’argent (depuis 1955)[la notion d’intérêt général et d’utilité publique sont à apprécier pour l’émission d’un éventuel reçu fiscal par le bénéficiaire, même « associatif ». Toutes les associations ne peuvent pas émettre de reçus fiscaux. Je vous laisse [un petit lien pour le détail .]]

Non, ce n'est pas du crottefunding

– Lorsque vous donnez sur internet pour soutenir un projet que vous trouvez sympa et que vous pensez/espérez, sans en être certain, soutenir une œuvre d’utilité publique et désintéressée, la présence ou non d’un reçu fiscal ouvrant déduction est un bon indice. Généralement, les projets qui peuvent émettre de tels reçus ne s’en privent pas, car cela permet de rendre le don beaucoup moins « couteux » pour le donateur et donc d’attirer plus de dons. Du coup, si on ne vous propose pas de reçu fiscal, c’est sans doute que la gestion n’est pas désintéressée, ou que vous allez donner à une entreprise ou un individu.

– Les individus doivent déclarer les dons qu’ils reçoivent, car ils constituent des revenus (sauf abattement type « don de Papa Maman »). Utilisez, pour être en règle, le Cerfa 2735 . Peu importe que vous soyez un super artiste nécessiteux qui prévoit d’utiliser les dons pour financer son studio dans son garage : si on vous lâche 10’000 euros, c’est bien un « revenu ».

– Problème évident avec le Cerfa 2735 qui relève de l’adaptation administrative et pas de la loi : seules deux « cases donateur » sont prévues pour identifier les donateurs… En l’occurrence, il serait assez simple pour l’administration de mettre en place un formulaire de « déclaration de don multiple » pour les financements participatifs, avec une limite unitaire. Les dons de plus de 1000€ (par exemple) seraient alors déclarés un par un, les autres « à la grosse » en « donateurs non identifiés ». Chers amis de Bercy, ne me remerciez pas

– Tordons le cou à une idée reçue : une entreprise à but lucratif (type SARL) peut parfaitement recevoir des dons. En comptabilité, le don reçu est assimilable à un « produit exceptionnel » (« C7718 Autres produits exceptionnels sur opérations de gestion » [[que d’éventuels comptables ou contrôleurs de gestion me corrigent éventuellement]]). Attention : il ne peut provenir que d’un particulier ou d’une association : le don entre entreprises n’est pas légal à ma connaissance.

Portal

Donc, on donne… Mais alors, quel est le statut juridique du portail de « crowdfunding » qui reçoit les dons pour les reverser ensuite ?
Celui d’un « prestataire de service » dans les paiements. En effet, même s’il reçoit les dons et prélève sa dime au passage (le mot étant choisi – les portails prélevant autour de 10%), son rôle est le même que celui des portails professionnels qui aident à la collecte des dons pour les grandes ONG : celui d’un « passe plat ».

Pas de vide juridique, donc, là non plus (au contraire). Le code monétaire et financier est là et bien là. Le rôle des portails de crowdfunding est défini comme celui de n’importe quel « intermédiaire financier », puisqu’il acquiert des ordres de paiement (les dons) et qu’il exécute les opérations de virement associées (en versant le fric à l’issue de la campagne de collecte). Et là, en France, pour être intermédiaire financier, c’est tout sauf la fête du slip[[ sans doute grace à la robe austère de la Justice?]]. Les esprits chafouins qui pensent que la loi c’est le mal et que l’anarchie favorise l’innovation vont s’étrangler, mais je trouve qu’en l’occurrence la loi protège bien les petits internautes des grosses arnaques tout en compliquant la vie aux mafieux de tout poil.

Non, ce n'est pas du cordefunding

En effet, si le portail de crowdfunding veut « tout faire tout seul », la loi demande qu’il ait un capital minimum de 125’000 € pour être « établissement de paiement », avec un agrément délivré par l’Autorité de Contrôle Prudentiel qui prouve qu’il applique un tas de règles de prudence pour prouver son sérieux, sa fiabilité et son honnêteté. Pourquoi ? Bof… Disons qu’il va être appelé à gérer des milliers de transactions par carte bleue, de l’oseille sur des comptes en banque, des relevés de comptes et de virement, sans compter le traitement des éventuelles annulations de transactions, etc, etc etc. Donc… Pas d’amateurisme pour gérer les flux financiers, merci. Ne serait-ce que pour éviter les dérives mafieuses et la machine à laver pour blanchir les capitaux issus de la prostitution, du trafic de drogue ou du trafic d’armes. Non, désolé, vraiment, faire une page kikoo-lol en
Flash avec plein de likes et de hashtags sympas ne fait pas de vous quelqu’un de capable de gérer des ordres de paiement et des virements.

Bon, vous admetez qu’il n’y a pas de vide juridique, là. Mais peut-on faire plus simple ? oui : l’activité peut-être déléguée par partenariat à un « prestataire de service de paiement » dûment accrédité. En clair, une banque. C’est la raison pour laquelle, quand vous regardez la plupart des portails de crowdfunding français, il y a un logo de banque plus ou moins caché. Parce que traiter des flux financiers, c’est un boulot de banquier.

Mais tout ça c’est pas un peu compliqué pour des dons à 5 euros ?

Le nouveau cadre légal proposé par Fleur Pellerin (vous savez, la méchante ministre dont on dit qu’elle n’a rien compris) prévoit d’assouplir toutes ces dispositions : les portails qui gèrent des flux inférieurs à 3 millions d’euros par mois se verraient dispensés de capital réglementaire et de contrôle interne, à l’exception du contrôle anti-blanchiment. Est-ce si déraisonnable ? Je ne crois pas. Très franchement, laisser n’importe quel site web s’improviser « banquier », même pour la simple réception et émission d’ordres de paiement, c’est la porte ouverte à toutes les mafias, à tous les trafics, à tous les blanchiments. Même (et surtout) pour de petites sommes individuelles qui peuvent cacher de gros mouvements collectifs. En même temps, sorti de ce risque criminel bien réel mais circonscris, entre gens de bonne foi le risque est quand même assez minime vu les montants en jeu.

Voilà résumé en quelques paragraphes le cadre légal encadrant le financement des projets par collecte de dons. Vous le voyez, le cadre est quand même assez souple et, au prix de quelques bidouillages, pourrait être plus souple encore. Mais le cadre légal ne sera jamais le cadre éthique. Heureusement d’ailleurs.

Non, ce n'est pas du grottefunding

C’est tout pour aujourd’hui. Je vous laisse digérer et éventuellement commenter ces explications (saudrand@gmail.com pour me contacter).
En guise de conclusion, le lien vers la page de la Banque de France sur laquelle vous pouvez consulter le projet de nouveau cadre pour faciliter le financement participatif.

La prochaine fois je vous parlerai des prêts par crowdfunding. Ils constituent à mon sens l’âme et le principal intérêt du financement participatif, pour tordre le cou à la frilosité bancaire et réussir à combler le manque de cash dont souffrent les projets innovants sans pour autant prendre les internautes pour des pigeons. Vous verrez que là encore, pas de vide juridique, mais parfois un trop-plein. Vous verrez aussi que l’enjeu principal pour les banques est là, et qu’on comprend qu’ils essayent de scier la branche du crowdfunding sous le cul des internautes.

Crowdfunding 2 – préventes et argent gratuit

Suite aux retours globalement assez positifs de mon précédent article sur le crowdfunding, j’ai décidé de continuer à explorer certaines questions de fond liées à cet ensemble de pratiques émergentes.

D’ailleurs, je rappelle que vous pouvez m’écrire à saudrand@gmail.com si vous voulez échanger avec moi directement sur le sujet. Je suis preneur de toutes les réactions, de la plus élogieuse à la plus incendiaire (toujours sans appel au don financier).

Certains lecteurs (le pluriel commence à 2) m’ont fait remarquer que le mode de financement de certaines opérations de crowdfunding par « dons » était en fait plus proche de la prévente, en raison de la contrepartie fournie. C’est particulièrement vrai pour les projets artistiques demandant des dons ayant pour contrepartie possible le support de l’œuvre (CD, DVD, livre, BD, etc).

Du coup, ma grille d’analyse serait un peu « sévère », certains projets suspectés de faire un appel à don un peu facile envers les internautes n’étant en fait que d’honnêtes commerçants faisant de la prévente.
Voire.

La question du jour est donc « comment faire la différence entre une prévente intéressante et un appel à don « attrape couillon » dissimulé en prévente ? Comme toujours, cela implique de réfléchir avant de cliquer, sans se cacher derrière un « TLDR ». Enfin pour une fois j’ai essayé de faire court – à peine trois pages.

Non, ce n'est pas du cornfunding

Au-delà de l’analyse des faits, toujours intéressante et souvent cachée par le marketing tape à l’œil du web, je vais me raccrocher à mon opinion de base qui est « l’esprit du crowdfunding, c’est de financer en commun des artistes et des projets qui sinon ne trouveraient jamais d’argent, ce n’est pas de donner de l’argent gratuit à des entreprises ou franchises qui sont déjà largement bénéficiaires, même par passion ».

En l’occurrence, il faut revenir à l’esprit de la prévente (par crowdfunding ou non)[pour une explication détaillée je vous renvoie à mon [précédent article]] :

La prévente est une démarche qui, à la base consiste à rendre possible, par une collecte anticipée de fonds, l’édition d’une œuvre qui n’aurait jamais été éditée sans cet apport de capital. A ceux qui pensent sur la prévente est une idée formidable issue d’internet, je rappelle l’histoire de l’Encyclopédie dirigée par Diderot et d’Alembert qui se finança largement par souscription avec versement anticipé du prix d’achat. En clair, en 1750, on faisait déjà de la prévente.

Cette démarche permet donc à certains auteurs et artistes de s’affranchir des circuits classiques de l’édition, toujours plus frileux et moins innovants depuis 1750, c’est bien connu.

Ce qui est formidable avec internet c’est que, ayant accès à des centaines de millions d’individus partout sur la planète, on trouve un marché pour tout. Enfin en pratique ce n’est pas vraiment le cas, puisque la plupart du temps, à moins d’avoir un appel à prévente multilingue pour un produit multilingue, vous serez plutôt limité à votre sphère linguistique. Ce qui n’est pas si mal.

Donc, quand on vous demande de financer un projet et qu’en contrepartie on vous propose un support de l’œuvre à éditer (livre, BD, CD, DVD, etc), est-ce de la prévente ou un appel à don avec contrepartie ?

Et bien, ça dépend.

A mon avis, pour rester dans l’esprit du crowdfunding, la prévente doit :

– être indispensable à la réalisation et à l’édition de l’œuvre,
– être en rapport avec le coût de réalisation et/ou d’édition de l’œuvre,
– éventuellement, apporter un « plus », une « contrepartie » pour le pré-acheteur initial (dédicace ou autre),
– Enfin, et surtout, pour être une « prévente », l’appel aux internautes doit concerner d’abord et avant tout l’édition de l’œuvre via le support proposé.

Voilà. Tout est dit. Développons un peu.

Être indispensable à l’édition de l’œuvre signifie que, en l’absence de financement par crowdfunding, l’auteur serait incapable d’éditer son œuvre. En clair, cela veut dire que personne dans les circuits d’édition traditionnels ne voudrait lui avancer l’argent pour l’édition, mais aussi souvent pour la réalisation de l’œuvre. Pour une œuvre littéraire (un roman), les coûts de « réalisation » de l’œuvre (l’écriture) sont plus limités que pour une œuvre musicale ou audiovisuelle.

Donc, si celui qui fait appel à la générosité des internautes est un auteur indépendant qui n’a pas le soutien de maisons d’éditions ou de boites de production ET qu’il n’a jamais vendu beaucoup d’exemplaires de ses œuvres, on peut penser qu’il n’a pas accès à la trésorerie nécessaire à l’édition de son œuvre. On est donc probablement dans le cas d’une prévente.

En revanche, si l’appel à générosité des internautes est lancé par un auteur ayant déjà rencontré un confortable succès ou même – pire – par une maison d’édition installée, on est sans doute dans le cas d’un appel à dons déguisé en prévente, voire d’un attrape couillon. On m’a signalé le cas d’un éditeur bien installé qui fait financer ses prochaines éditions par crowdfunding en mode « appel à don / prévente ».

Il s’agit là clairement d’un abus de l’idée de crowdfunding. Le métier de l’éditeur c’est d’assumer un risque financier à la place de l’auteur, pas de transférer ce risque sur les internautes [[En revanche, Je comprendrais tout à fait qu’un éditeur, même bien installé, ait recours à des prêts par crowdfunding : emprunter 1 euro à plein de gens et leur rembourser ensuite, c’est un moyen de financement alternatif qui ne lèse pas l’internaute mais qui contrarie les systèmes de financement classiques des banques.]]. J’aurais tendance à conseiller aux auteurs dont l’éditeur se lance dans ce genre de manip’ à changer d’éditeur ou à s’essayer à l’autoédition par crowdfunding.

Le rapport coût d’achat / coût d’édition

Concernant la valeur de la contrepartie par rapport à l’argent versé par l’internaute, ne perdez jamais de vue une chose : la valeur de la contrepartie de votre versement doit s’analyser par rapport au coût qu’elle représente pour le projet], pas au prix que vous l’auriez payée dans un circuit de distribution classique. Le CD ou le DVD dont de bons exemples, car les prix et les parts des différents acteurs dans la filière sont bien connus.

La règle de base est : plus le support de l’œuvre sera fabriqué en grande série, plus le coût de fabrication unitaire du support sera faible.
Par exemple, le cout « industriel » d’un CD est de quelques centimes. Même avec une belle boite, un beau livret, une sérigraphie de qualité avec plein de couleurs chatoyantes et autres, le coût « industriel » du support produit sera au mieux d’environ 1,5 euro, au pire de quelques euros. Tout dépend de la taille de la série. Dans les bacs des disquaires, l’acheteur final payera une vingtaine d’euros.

Le rapport est sensiblement le même pour les DVD ou les livres. Tout est là encore une question de taille de la série produite.

Donc, lorsqu’on vous demande de financer un projet et qu’en échange d’un don de 20 euros on vous propose un CD, vous vous dites « bon de toutes façons, n’aurai-je pas payé 20 euros en magasin » ?

A mon avis, ce n’est pas la question se poser.

En aparté, je vous renvoie à l’excellent article de Numérama « Prix des CD, où va votre argent ». Il date de 2003, mais le modèle reste globalement valable à quelques % près.

Pour faire simple, pour 20 euros déboursés, nous avons environ 9€ à la maison de disque (dont 2€ pour la fabrication mais aussi 3€ pour la promotion), 4 € aux distributeurs, 3€ aux interprètes, 1€ au compositeur et 3€ de TVA.

Or, la vertu du crowdfunding est de mettre l’internaute en prise (quasi) directe avec l’artiste. Hors du circuit classique de de production / distribution en magasin qui absorbe facilement entre 25% et 50% du prix de vente « pour le système ».

Les bonnes questions sont donc « sans mon don, est-ce que l’artiste que j’ai en face de moi aurait eu l’argent pour l’édition de son œuvre » ? et « que représente mon don par rapport au coût du support » ?

Les deux questions sont en fait liées.

Face un petit artiste indépendant sans maison d’édition ni boite de production, il y a fort à parier que sans le crowdfunding, l’édition de l’œuvre serait impossible. En outre, votre versement correspond sans doute à une grosse part du coût de fabrication et d’édition. Par exemple, quand un artiste indépendant [[non, je ne citerai pas de nom]] vous demande 20 euros pour éditer son album musical et qu’en échange vous avez le CD avec la dédicace + un DVD de concert + des morceaux inédits + la version numérique de l’album, là oui, il y a ce que les Américains appellent « the bang for the buck » : vous en avez pour votre oseille. Surtout en considérant qu’il s’agira sans doute d’une petite série et que le portail de crowdfunding prélève sa dime.

Car non, les portails de crowdfunding, même « créés par des passionnés », ne sont pas des organisations bénévoles, au même titre que les maisons de disque qui sont, elles aussi, peuplées de passionnés quoi qu’on en dise [[même s’ils sont de moins en moins aux manettes face à la direction financière]].

En revanche, si on vous demande 20 euros « juste pour un CD » ou 50 euros « juste pour un DVD » et qu’ils seront par ailleurs édités en masse, ce sans autre contrepartie de type dédicace ou autre, voire même sans accès anticipé, c’est sans doute un attrape couillon [[j’en ai même vu qui mettent, en sus, la charge des frais de port sur le donateur]].

D’ailleurs, la notion de dédicace est un bon indice. De même que la notion de série numérotée. Si dans la prévente on vous promet une dédicace et/ou un produit en version numérotée, c’est plutôt bon signe. Cela veut dire que vous êtes bien face à une « petite série », d’un auteur qui n’aurait rien pu faire sans vous et qui souhaite prendre un peu de temps pour chaque donateur. C’est chouette, non ?
Voilà, je crois avoir répondu à la question soulevée par les dons « assimilables à des préventes ». Lorsque la contrepartie du versement de l’internaute est indispensable à l’édition de l’œuvre, lorsque cela concerne des gens vraiment indépendants et qui n’ont pas d’accès à d’autres financements, alors oui, c’est de la prévente.

Sinon, c’est du don.

Et lorsque le produit fourni en échange du don est fabriqué par un artiste, une franchise ou un éditeur bien implantés, qu’il n’est ni différent de ce qu’on retrouvera en magasin, ni difficile à trouver, ni proposé à un prix très inférieur à celui du marché, ni envoyé avec un accès hyper-anticipé, alors on s’approche sans doute de l’attrape couillon.

Vous voilà informés.

La prochaine fois je me pencherai sans doute sur le soi-disant « vide juridique » dans lequel serait le crowdfunding pour vous expliquer que non, cela n’existe pas (mais que, en revanche, il y a parfois du flou juridique, de l’imprécision, voire de la mauvaise foi caractérisée).
A bientôt, bonne lecture des petits caractères et surtout n’oubliez pas de financer les petits artistes indépendants !

Welf

Crowdfunding – le bon, la brute et le truand

Le crowdfunding est à la mode. C’est furieusement tendance, geek, trop chouette, merveilleux… Le succès tonitruant de certains financements de projets sur le net semble ouvrir les portes d’un Eldorado, d’un modèle économique radicalement nouveau qui donnerait aux internautes le pouvoir et ferait enfin rendre gorge aux méchants banquiers qui ne financent que Johnny et la Ligue 1 de Football…

Comme le crowdfunding est à la mode, forcément on raconte aussi d’incroyables fariboles, on fait circuler des gigatonnes d’idées reçues (c’est le propre du net) et on s’extasie sur des pratiques qui, de fait, ne sont pas franchement nouvelles.

Je vous propose aujourd’hui un petit article qui combine « guide pratique » et opinions sur le sujet.

Je vais essayer de m’en tenir aux faits pour la partie « guide pratique » et je mettrai mes opinion en italique. Mes opinions n’engagent bien entendu que moi. Quant aux faits, ils ont tendance à être têtus[[non, les faits ne sont pas un magasine gay]].


Mon opinion principale se résume à ceci : « le crowdfunding, la finance participative, est une pratique formidable, réellement utile et enthousiasmante, mais qui compte des dérives particulièrement pernicieuses et qui abuse parfois de l’enthousiasme des fans pour créer un curieux rapport à l’argent en faisant financer une opération commerciale à but lucratif par des dons, ce qui est moralement aussi inique que d’employer durablement des bénévoles pour gagner du fric sur leur dos .

Attention c’est un peu long : l’équivalent de 10 pages. Oui je sais, on n’a plus l’habitude de lire autant, sur internet ou ailleurs. Vous voilà prévenus.

Le crowdfunding, c’est quoi ?

Non, ce n'est pas du crowfunding

Le « crowdfunding », c’est du branding, du relooking de vieilles pratiques avec un portail web 2.0. C’est un concept un peu fourre-tout qui regroupe des pratiques incroyablement anciennes enrobées dans le net pour en élargir la portée. De fait, cela pourrait déboucher sur un nouveau modèle économique. Ou pas.

Je m’explique.

Fondamentalement, il y a trois grandes pratiques dans le crowdfunding (et deux autres assez minoritaires, hélas). Les trois pratiques principales sont le don, le prêt et la prévente. Les deux autres sont l’investissement en titres et la production communautaire.
« don », « prêt », « investissement », « pré-vente », « production », «coopérative…» On sent bien qu’il n’y a rien de nouveau là-dedans. Ce qui change c’est que la foule, le public, les gens, les internautes financent « directement » certains projets. Enfin on va vite voir que « directement » est un non-sens. Mais passons pour l’instant.

L’argument massue et enthousiasmant du crowdfunding c’est « le système financier actuel ne finance jamais les petits projets artistiques, un peu geeks, un peu décalés ou à la rentabilité douteuse, mais en sollicitant des petites sommes chez une foule d’internautes, on va pouvoir arriver à mobiliser des sommes immenses, et ainsi damer le pion au ‘système’».

Il y a plusieurs choses dans tout ça. D’abord, revenons aux différentes pratiques associées au crowfunding : le don, la prévente, le prêt, l’investissement et la production communautaire.

Le don c’est… Un don. Donné c’est donné… Vous connaissez depuis la cour de récré. C’est une pratique assez ancienne qui consiste à solliciter qu’on vous donne de l’argent -ou autre chose – le don de soi ou d’un sandwich au jambon-, sans contrepartie. Les congrégations religieuses pratiquent cette forme de financement depuis quelques milliers d’années, mais aussi les associations, les organisations non gouvernementales qui sauvent les pandas/dauphins/organg-outans ou les petits soudanais/syriens/afghans ou encore les partis politiques dont les comptes de campagne ont été invalidés.

Il y a une économie du don, ancienne et assez structurée, avec des acteurs spécialisés dans le « fundraising ». Il y a même dans certains pays (dans l’ensemble de l’Union Européenne, mais aussi aux Etats-Unis) des incitations fiscales pour le soutien d’une cause d’intérêt général. En France, on connait tous la « loi Coluche ». Pour faire simple [[parce qu’en vrai, croyez-moi, c’est un cauchemar quand on bosse là-dedans]], vous pouvez déduire de vos impots tout ou partie de votre don selon le montant et la loi en cours si vous donnez à une cause qui est considérée comme « d’intérêt général » ou « d’utilité publique » (verbiage administratif).

Typiquement, soutenir les soupes populaires, le sauvetage des animaux mazoutés ou les médecins bénévoles de l’urgence humanitaire c’est d’intérêt général. Non, désolé, soutenir l’installation de votre copain Raoul comme tenancier de maison-close à Bali n’est pas une cause d’intérêt général, mais par contre, soutenir un petit festival musical SANS drapeau breton, ça peut le faire .

On pourrait débattre de la pertinence et de l’efficacité du don pour la solidarité privée par rapport à l’impôt pour la solidarité publique, mais c’est un autre sujet.

Du coup, la partie « don » du crowdfunding n’est pas vraiment nouvelle. Les grandes organisations à but non lucratif ne vivent souvent que de deux choses : les subventions (la générosité publique) et les dons (la générosité du public – y compris les legs, par testament). Les ventes de brioches et de porte-clefs ne sont que des supports de communication et des moyens d’attirer le don.

En période de disette budgétaire, la générosité publique tend à se réduire comme un string brésilien à l’approche du carnaval. Du coup, on se précipite vers le Français moyen pour continuer de se financer par des dons. La masse des anonymes finance ainsi les organisations caritatives depuis belle lurette.

Non, ce n'est pas du cowfunding

Le crowdfunding a de fait élargi le spectre des dons. D’une pratique plutôt réservée au soutien de causes humanitaires, écologiques ou disons tournées vers l’intérêt commun, on s’aventure dans le domaine du mécénat artistique et sportif. Ce fut longtemps une pratique réservée aux riches, qui donnaient un gros tas d’oseille pour financer le dernier peintre tchèque dissident à la mode qui ripolinait des murs en nuances de gris ou le club de curling acrobatique de la fédération de Moldavie inférieure. Avec le crowdfunding, n’importe qui, avec quelques euros, peut devenir un mécène. Et ça, franchement, c’est chouette. C’est une chance pour de petits artistes à contre-courant qui ont un projet précis ou pour des sportifs un peu en dehors du système, comme certains navigateurs ou trekkeurs fous.

Problème : pour le bénéficiaire, l’artiste par exemple, cela suppose de savoir séduire les donateurs. Croyez-moi, l’appel à don, c’est un métier et un art en soit. Et pour les donateurs il y a l’aléa du mécénat : le propre du don est d’être fait sans contrepartie c’est un peu comme l’amour ou le rhume en fait. Du coup, il se peut très bien que l’indélicat engourdisse votre oseille pour payer ses pizzas et son whisky et ne produise jamais rien d’autre qu’une éructation satisfaite [[les rots sont-ils de l’art ? Vous avez 2h]].

C’est à ce stade qu’intervient la plateforme de crowdfunding. Le portail. Le site. Je ne citerai ni portail, ni projet, histoire de rester assez neutre dans cet article. La plateforme de crowdfunding est une personne morale (une association ou une entreprise par exemple) qui va mettre à disposition des projets un portail de dons, un site web et des compétences de marketing pour aider le chercheur de financement à trouver ses donateurs/prêteurs/investisseurs/coproducteurs.

Cette mise à disposition se fait, le plus souvent, moyennant finance. Et oui, à part les dons, rien n’est gratuit dans ce bas monde. Et les « fees » (l’oseille que prélève le portail) peuvent varier beaucoup. Pensez à lire TOUS les petits caractères, vous qui êtes porteur de projet. Et si vous avez un doute, faites-vous aider par un avocat (bénévole par exemple, pour un projet à but non lucratif. Si si ça existe des avocats bénévoles).

Le rôle de la plateforme est d’être un intermédiaire entre le projet et les internautes. Retenez bien ce terme d’intermédiaire, c’est le début de votre cours de finance.

Selon la qualité de la plateforme et son offre de service, le projet sera plus ou moins aidé dans sa démarche pour se faire connaître auprès des internautes. Il faut à la fois cibler le public et assurer une large diffusion d’un contenu de qualité et qui fasse envie. Cela sera d’autant plus difficile si ce que vous défendez a une faible notoriété.

Par exemple, si votre projet n’est mis en avant que part un texte indigeste et truffé de fautes, accompagné par une vidéo filmée dans votre garage sous-éclairé avec une webcam de 1999, c’est mal barré pour donner envie. Sauf si vous avez envie de construire une maquette d’Etoile de la Mort en allumettes.

De même, inutile de faire de la retape sur les pages des réseaux sociaux de groupes de chasseurs de tourterelles pour financer un projet de réserve animalière. Il faut cibler[[pan !]].

Non, ce n'est pas du Krofunding

Pour motiver les dons, les projets proposent souvent des contreparties « symboliques ». Pour les fans, ce peut-être des autographes, des éditions limitées et numérotées de certains supports de l’œuvre d’art, le nom des donateurs au générique ou sur la coque du trimaran…

La « contrepartie » reste symbolique et, en valeur, dépasse rarement quelques % de la valeur du don. Attention à la valeur « cachée » d’ailleurs: si on vous promet un CD pour un don de 20€ par exemple, vous vous dites « c’est pas si mal par rapport au prix dans les bacs ». Et, de fait, on est à la limite de la pré-vente. Mais si le projet a des ambitions bien plus large que le simple CD, n’oubliez pas que le prix de revient d’un tel objet pour une boite de prod’ n’est que d’un ou deux euros, voire bien moins en grande série.

Obtenir des contreparties symboliques, c’est un moyen de créer du lien, de faire « communauté », mais aussi de s’acheter un petit statut de « VIP ». Chacun y amène ses motivations, de la sincère dévotion à la vanité. A titre personnel, je trouve ça très sympa. Ce que je trouve lamentable c’est la revente de tels produits –forcément collector ultimes– pour en tirer un bénéfice, de la même façon que certains revendent des autographes sur ebay. Ce n’est pas vraiment l’esprit du crowdfunding.

Voilà pour les dons. Notez que le rôle de la plateforme sera sensiblement le même pour les autres pratiques du crowdfunding. A ce stade, le crowdfunding sert surtout à remplacer la subvention publique ou les gros donateurs privés, pas les banques. Dans le domaine du don manuel, il n’y a guère que l’Etat qui fasse des cadeaux par subvention, pas les banques [[non, le don manuel n’est pas limité à la banque du sperme]].

Les préventes maintenant.

La prévente répond à une problématique liée à la production de supports d’œuvres de l’esprit. Parce que si la création ne coûte parfois « que » du temps et de la sueur (a lot of chaque), l’édition de supports d’œuvres coûte vite un bras. Faire graver un CD, éditer un jeu de plateau, éditer un livre ou une BD, cela suppose une phase industrielle. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de l’industrie du disque et pas de l’industrie de la musique. Avec tout ce que cela implique[[non, je ne vais pas débattre de la propriété intellectuelle ou du P2P]].

Dans l’édition, longtemps, le modèle a été la sélection des œuvres et la prise de risque par l’éditeur. Editeur, c’est un métier et une passion, mais c’est aussi un job de preneur de risques : il va, à la place de l’auteur, assumer le risque financier lié à l’édition. Moyennant quoi, il est censé toucher une part confortable des bénéfices de l’œuvre (enfin du support de diffusion de l’oeuvre) qui s’arrachera dans les bacs/rayons/étagères/e-store.

Ca, c’était avant. Dans une époque bénie ou les productions étaient relativement peu nombreuses et les éditeurs plus concernés par la qualité de leurs éditions que par une rentabilité à deux chiffres dictée par les contrôleurs de gestion dans leurs slides indigestes.

Les maisons d’édition s’étant, comme tout le monde, concentrées et étant passées aux mains de grands groupes, elles sont devenues obsédées par la rentabilité à court terme. Or, pour être rentable, il faut diminuer le risque et ne pas se paumer dans des projets hazardeux.

Du coup, il faut foncer dans les tendances, et vendre ce qui se vend déjà. En ce moment, si vous venez avec un « truc de zombies », vous aurez sans doute plus de chances qu’avec un « truc de droïdes ». De même, les auteurs à succès d’aventures de sorciers prépubères ou les écrivains du complot mondial des sociétés secrètes cachées dans les toilettes de la banque du Vatican sont certains de trouver preneur pour leurs manuscrits, quelle qu’en soit la qualité intrinsèque (ce qui ne veut pas dire que c’est mauvais, d’ailleurs).

Les pré-ventes, c’est la parade du net à cette problématique de la prise de risque. Vous prévoyez d’éditer une œuvre avec une exploitation commerciale avec ou sans but lucratif ? Personne ne veut vous financer ? Faites des préventes ! L’idée de base : sur internet, il y a un marché pour TOUT. On va donc trouver des gens qui payent pour un produit qui n’existe pas encore, contre une promesse plus ou moins ferme d’obtenir le produit (c’est un peu le principe de la promesse électorale). Le produit peut être livré tel quel ou avec un petit bonus lié à la pré-vente (série limitée, dédicace, photo de la copine du scénariste assise, nue, dans une baignoire pleine de harengs).

Non, ce n'est pas du crownfunding (merci Oph)

Fort de ce financement et de ces acheteurs « fermes », vous allez non seulement pouvoir mettre en production, mais aussi pouvoir convaincre les investisseurs et éditeurs que oui, il y a un marché pour les jeux de plateau avec DVD sur les polars pirates zombies pom-pom-girls de l’espace.

Attention quand même à la formulation des préventes : certains garantissent que vous aurez le produit OU qu’on vous remboursera. Risque encouru ? La déception. Enfin on peut aussi être déçu par le produit, pensez-y. D’autres préventes annoncent la couleur : pas de remboursement ou remboursement partiel. Certains se cachent un peu.

Essayez de savoir s’il y a aussi un « bonus » lié à la prévente. Est-ce qu’on va vous refiler le même CD qui sera dans les bacs ou, au moins, une édition limitée. Lisez les petits caractères, misère de quenouille !

Mon opinion : la prévente par internet c’est LA solution pour se débarrasser de la frilosité des éditeurs de support. Mais cela ne sert bien évidement pas à tous les projets. Seulement à ceux qui se basent sur un support. On ne peut « pré-vendre » qu’un truc qui se vendra, par définition. On peut aussi « pré-vendre » des billets pour un évènement artistique. Bon nombre de petits concerts ne se font que comme ça. Et oui la pré-vente c’est vieux… Comme la vente en fait.

Les prêts maintenant.

Le prêt est, là encore, une pratique ancestrale. Vous avancez une certaine somme d’argent (ou autre) à un emprunteur, qui s’engage à vous la restituer au bout d’un certain temps. C’est la base. On y associe un tas de pratiques complexes, comme par exemple le payement d’intérêts : vous empruntez 100, mais vous remboursez 105 par exemple. C’est le principe du crédit. Les intérêts couvrent ce qu’on appelle le « coût du capital », tout comme les salaires couvrent le « coût du travail ».

Le coût du travail, on vous en parle toute la semaine à la radio (pour dire qu’il est trop cher). Le coût du capital, on en parle moins. Curieux. Pourtant tout indique qu’il étouffe l’innovation et l’emploi.

Le prêt entre particuliers, cela fait des lustres que cela existe, mais la pratique est progressivement tombée en désuétude, sauf dans le contexte familial. L’individu prêteur assumant seul le risque, c’est limité aux « prête-moi cent balles » et/ou aux riches.

Le prêt, pour un projet, c’est surtout utile quand le projet doit rapporter de l’argent par une exploitation commerciale. A but lucratif ou non d’ailleurs. Si vous prévoyez de lancer un CD et que vous tablez sur des ventes, même au profit d’une association, un prêt est utile. Et sans doute plus réglo qu’on don, même sans intérêts, on va y revenir . Pensez aussi aux pré-ventes, ça marche bien et c’est souvent plus simple.

Non, ce n'est pas du skrofunding (Clément, lâche cet oseille)

Les établissements détenteurs d’une licence de banque ont, de fait, un quasi-monopole pour les crédits, associé au privilège de création monétaire.

Hein ?

Là vous vous dites « digression, aucun rapport ». En fait, si. Il faut un peu parler du système financier pour comprendre le crowdfunding.

C’est vrai, les banques n’aiment pas prêter de l’argent à des projets artistiques, mêmes destinés à une exploitation commerciale. Les banques n’aiment pas financer le cinéma (sauf les gros studios), elles n’aiment pas financer la musique (sauf les gros labels), elles n’aiment pas financer les clubs de sport (sauf le top 3 de la ligue 1 de football), etc…

Pourquoi ?

Eliminez la première idée reçue : non, pas parce que les banquiers sont des imbéciles ignares qui méprisent les contre-cultures. D’une part, un banquier n’a pas d’avis sur la culture: du moment que ça paye, c’est bien. Peu importe le contenu, c’est sans préjugé. Croyez-moi, quand Peter Jackson demande de l’oseille, on l’écoute et on s’intéresse à Tolkien.

D’autre part, vous seriez surpris de voir le nombre de geeks, amateurs d’arts, sportifs de l’extrême et autres cintrés de niches musicales qui trainent dans les banques (votre serviteur y a d’ailleurs passé 10 ans avant de trouver la sortie).

Non, si les banques ne financent pas, c’est parce qu’elles craignent de ne pas récupérer l’argent. La probabilité de « défaut » est trop élevée et, de surcroit, compliquée à calculer pour des projets un peu exotiques/barrés/conceptuels. Car de la même façon que les assureurs calculent la probabilité d’un sinistre pour déterminer le coût de l’assurance (qu’ils renchérissent pour payer les dividendes à leurs actionnaires), les banquiers calculent la probabilité de ne pas être remboursés pour déterminer vos intérêts (entre autres choses, it’s complicated).

Voilà pourquoi, depuis longtemps, ceux qui souhaitaient emprunter de l’argent pour lancer un projet un peu exotique mais qui doit rapporter se tournent vers de généreux « business angels ». Des gros riches plein d’oseille qui pratiquent le prêt à haut risque ou, le plus souvent, l’investissement à haut risque. S’ils boivent la tasse, même pas mal : ils sont riches. Si c’est un projet « bingo »… Ils seront encore plus riches.

Ce qui est nouveau avec le crowdfunding, c’est qu’au lieu d’aller chercher une grosse enveloppe auprès d’un seul financeur ou d’une banque, on va pouvoir emprunter un tout petit peu d’argent à une foule de gens. D’où une dilution du risque : même si votre projet capote et que vous ne pouvez pas rembourser, la perte de chaque internaute devrait être limitée à quelques euros/dizaines/centaines d’euros.

Dans le cas d’une activité de commerce, par rapport à un don, c’est plus honnête: vous empruntez de l’argent, vous en gagnez grâce au capital emprunté, vous remboursez. Fair enough, non?

Non, ce n'est pas du krautfunding

Mais c’est trop chouette ! Du coup, qu’est-ce qui pourrait ne pas aller ?

Diverses choses. D’abord, ce n’est pas toujours (voire jamais) un prêt « direct » : on lit parfois que le crowdfunding élimine les intermédiaires financiers (les banques). Et bien pas du tout. On les remplace par une plateforme de crowdfunding. Avec une différence de taille : la plateforme n’a pas le droit de créer de l’argent. La banque, si.
Schématiquement, quand vous empruntez de l’argent à une banque, elle vous crédite une somme sur votre compte. Par exemple 100€.

Mais ces 100€, elle ne les a pris nulle part. Elle les a créés. C’est la « création monétaire ». Un privilège conféré aux établissements de crédits privés que de créer de la monnaie publique, sous contrôle d’une banque centrale (plus ou moins indépendante).

On peut discuter du bien-fondé de la pratique, mais c’est ainsi. La banque ne peut « créer » de la monnaie que dans une certaine limite, un ratio (une fraction, comme au collège) en rapport avec ses « fonds propres » (l’argent qu’elle a sous le coude, par exemple celui que vous y avez déposé sur votre compte épargne). Quand vous remboursez, la banque garde les intérêts qu’elle utilise pour se payer et détruit l’argent qu’elle avait créé pour vous le prêter. C’est la destruction monétaire. D’où le cycle dont on a parlé pendant la crise financière: « les dépots font les crédits, les crédits font les dépots ».

Voilà une des raisons peu connues mais fondamentales qui expliquent que ne pas rembourser son crédit est un problème public : la masse monétaire s’en trouve augmentée de manière permanente et anormale. L’argent créé est « dans la nature », il n’est jamais détruit.

Dans le cas du crowdfunding, les gens prêtent de l’argent qu’ils ont vraiment. Vous voyez d’emblée pourquoi les banques voient d’un très mauvais œil le crowdfunding : si au lieu de déposer leur argent en banque les internautes se mettent à le prêter directement, des dépôts échappent à la banque, de même que des crédits. Elle ne crée pas de monnaie dans l’opération de crédit et ne gagne pas d’argent dans la foulée. Donc, pour faire chier les banquiers… C’est bien le crowdfunding.

Sauf que… Le crowdfunding par « prêt » peut se révéler un investissement risqué : qui assure le prêt si l’emprunteur fait défaut ? L’emprunteur lui-même ? Peu probable. Le prêteur? Peu probable aussi.

Il faut que cela soit la plateforme de crowdfunding. Ne serait-ce que pour gérer le défaut partiel. Si le projet rembourse, c’est facile : on paye. Si le projet ne rembourse rien, c’est facile : on paume. Mais s’il rembourse « un peu » ? Qui touche combien ? La seule solution « équitable » est que la plateforme de crowdfunding soit l’intermédiaire et gère les défauts partiels pour répartir tout ou partie de la perte sur les prêteurs et éventuellement en éponger une partie. C’est de l’intermédiation… Et puis la plateforme de crowdfunding est une entreprise, qui a des frais, des salaires à payer, voire si elle est à but lucratif des bénéfices à engranger. Du coup, elle se sert au passage sur les prêts, enchérissant le coût du capital.

Hop’, on a recréé le système bancaire. En plus souple mais plus risqué… Et en dehors des banques. On comprend que ça les gratte. On comprend aussi que cela doive rester une « niche alternative » et pas le système principal.

En France, les plateforme qui pratiquent le crowdfunding par crédit sont assujéties à des règles strictes en matière de fonds propres. En clair, elles doivent avoir une grosse liasse de pognon sous le coude, pour assumer les défauts éventuels, dont on peut raisonnablement penser qu’ils seront plus importants que les défauts sur crédit immobilier de madame Michu. Bien entendu ils protestent (les fonds propres c’est cher) et sont gentiment (et discrètement) en train de « s’adosser » (j’adore ce terme fausement pudique) à des établissements financiers classiques (les banques). Ah oui au passage: les dirigeants des plateformes de crowdfunding sont parfois des gens passionnés mais… Ce sont la plupart du temps des businessmen. Surtout si leur plateforme est à but lucratif.

Autre question fondamentale : comment « noter » les projets demandeurs de prêts en fonction de leur niveau de risque ? Parce que là, on ne parle plus de l’amour de l’art, mais de prêter de l’argent qu’on espère voir revenir. Du coup il faut savoir quelle est la probabilité que l’emprunteur ne rembourse jamais pour que le prêteur prenne ses risques « en conscience » (même sur un mode « petit, moyen ou gros risque »).

Noter le risque de crédit, c’est un métier de banquier, voire même LE métier du banquier, même si certains banquiers l’ont oublié pour faire mumuse avec le casino boursier. Qu’on le veuille ou non, « noter » un projet pour estimer sa viabilité, et donc sa capacité à rembourser, c’est un vrai travail. Je ne dis pas que les banques le font toujours bien. La crise financière a surtout démontré que s’appuyer sur des agences de notation c’était de la faribole .

Difficile d’en vouloir aux banques d’être plus à l’aise avec la notation d’un prêt pour l’achat d’un pavillon de banlieue par deux cadres moyens qu’avec la notation du risque lié au salon des sous-vêtements de stormtroopers.

Après, on peut aussi s’en foutre et se dire « vu la faible somme, je prends le risque maximum ». C’est aussi ça l’esprit du crowdfunding par prêt. Un risque « quasi-total », pour une somme très faible, un peu pour le fun, la gloire ou l’envie. Mais il faut en être conscient. Et se limiter au raisonnable. Cela permet de soutenir de manière équitable un business qui va rapporter de l’argent et rembourser ses bailleurs de fonds.

Pour soutenir une opération qui rapporte de l’argent, il y a d’autres moyens : l’investissement en titres et la production communautaire.

Là, il ne s’agit plus de prêter de l’argent qu’on rembourse, mais bien d’entrer dans une aventure collective. Le propre du prêt est d’être limité dans le temps : on vous prête 100, vous remboursez 100 (ou 110, ou 1000 si vous avez du revolving) et on se quitte.

Le projet vit sa vie et s’il génère 100’000, le prêteur n’a droit à rien de plus que les regrets éventuels de se dire « j’aurais dû investir ». En contrepartie, si le projet boit la tasse, il est prioritaire pour être remboursé sur les dépouilles, en tant que créancier. Et personne ne viendra lui demander de l’argent pour payer les autres créances.

Non, ce n'est pas the Crow funding

Donc le prêt c’est « 100 = 100 ». Peu importe le succès du projet, « du moment qu’il rembourse ».

En revanche, l’investissement et la production communautaire c’est différent :

Dans le premier cas vous avez des actions, des « morceaux de l’affaire » financée. Si l’affaire capote, vous perdez votre oseille. Voire même, on peut vous demander de mettre la main à la poche pour rembourser certaines créances (vous savez, les créanciers prioritaires, ces salauds). Si elle a un beau succès, vous allez empocher des dividendes, vil capitaliste ! Bref… le capitalisme dans sa forme « simple ».

Petit problème quand même : vos titres ne seront pas « cotés », c’est-à-dire qu’ils ne seront pas introduits en bourse. Vous serez dans ce qu’on appelle un « black pool ». C’est parfaitement légal et pas très sécurisé. Ces titres, vous n’aurez, à un instant T, aucune idée fiable de leur valeur « sur le marché ».

Pour les revendre, c’est compliqué. D’autant plus que le marché n’est sans doute pas très « liquide », c’est-à-dire qu’il doit y avoir peu d’échanges, peu d’acheteurs à un instant T. Bref : risqué et compliqué, mais avec un côté « je suis actionnaire de ma passion ». C’est sympa pour monter une boite crowdfundée, j’y crois tout à fait pour encourager l’innovation dans un pays un peu frileux. Je rappelle qu’en Europe les entreprises se financent environ à 75% chez les banques. C’est plus sécurisé, mais cela freine aussi l’innovation [[Et oui, une innovation sans risque ça n’existe pas]] . Dans le doute, limitez-vous à de petites sommes et lisez-bien les petits caractères.

D’UNE MANIERE GENERALE, DANS LA VIE, LISEZ LES PETITS CARACTERES ET LES CONTRATS, SABRE DE BOIS !

Dans le cas de la production communautaire, vous allez (peut-être) toucher des royalties issues de l’exploitation commerciale de l’œuvre que vous avez crowdfundée.

A titre personnel, je trouve que cette dernière option est de très loin la plus valable pour financer des œuvres d’art à vocation commerciale et lucrative. Si l’œuvre ne décolle pas, en tant que coproducteur vous aurez paumé quelques euros pour l’amour de l’art et de votre passion. Mais si ça décolle, pourquoi s’interdire de rentrer dans ses frais voire même de faire un peu de bénéfice, en commun ? En outre cela crée une sorte de « propriété collective » des œuvres que je trouve plutôt sympa à l’heure d’internet. Associée à la pré-vente, elle permet de gérer à la fois la production de l’oeuvre si elle est couteuse, du support, mais aussi sa « vie multimédia » (adaptation au cinoche ou à la télé par exemple.

Problème, vont vous dire les professionnels de la profession : cela n’est pas conforme avec les pratiques courantes de la production dans les médias.

Ah bon ? On peut mettre le système financier par terre et pas celui des médias ? Merde… Dommage. Pourtant un contrat ça se change. Le droit des contrats est un des plus permissifs qui soit. On peut tout écrire, du moment de ne pas être en contradiction avec la loi. Du coup, il est parfaitement légal d’avoir 500 ou même 5000 co-producteurs. Bien entendu les grosses boites de production sont contentes d’avoir de l’oseille gratuit par crowdfunding, mais elles pitonnent leurs clauses d’exclusivité…

Autre argument massue « ahlalala trop compliqué ».

Foutaises (TM) ! Si le net permet justement la mise en commun de foules immenses, la gestion de millions de paiements, pour certains de très faible valeur, il n’y a aucun problème technique insurmontable pour gérer quelques centaines/milliers de co-producteurs. Nous ne sommes plus à l’époque du boulier, semblent oublier ces soi-disant « hypertechnophiles » toujours connectés sur leur tablette, mais qui expliquent que « ah non mais gérer autant de ‘co producteurs’ c’est trop compliqué ».

Non, ce n'est pas du croquefunding

Derniers points s’agissant des projets en « crowdfunding » : la question du sous-financement et du sur-financement.
Il convient de s’informer sur ce qui est prévu si le projet n’atteint pas la barre escomptée ou si, au contraire, il explose tous les plafonds.
Dans le premier cas, hélas courant, il faut savoir si votre don/prêt/investissement est remboursable ou non et sous quelles conditions/niveau de financement. Ce n’est ni bien ni mal, mais c’est une part du risque qu’il faut connaitre. Certaines plateformes « assurent » la campagne de dons : si le niveau de financement n’est pas atteint, les donateurs sont remboursés. De fait, l’argent stationne sur leurs comptes, où ils peuvent le faire fructifier avec leurs amis banquiers. Une fois le plafond atteint, il est versé au demandeur de financement, minoré des commissions en tous genres.

Dans le second cas, c’est la fête : l’exposition d’art premier de Carinthie Subcarpathique a obtenu 200’000 euros alors qu’on n’en demandait que 30’000… So what ?

Là encore, informez-vous de ce qui est prévu. Plusieurs modèles possibles. Les « bons » à mon avis sont ceux qui, lorsque le projet s’y prête, sont capables d’augmenter la taille du projet, de produire mieux ou d’avantage, bref de faire « des trucs en plus »… Et de l’annoncer dès le début. Mais souvent, il n’y a aucune contrepartie envisagée si vous explosez le plafond. La campagne étant ouverte pour une certaine durée, interrogez-vous sur votre financement, surtout si c’est un don : est-ce qu’il vaut mieux soutenir un projet ayant déjà explosé son plafond et qui ne promet rien en échange de la surprime, ou utiliser cet argent ailleurs, par exemple pour financer une rétrospective du cinéma Andin dans une médiatèque du Cantal ?

Bref : On arrive à la fin des explications sur le crowdfunding. Vous savez l’essentiel. C’est un ensemble d’idées chouettes, et c’est en plein boom.

Ce qu’il faut retenir aussi c’est qu’il n’y a pas de « le crowdfunding ». La finance participative peut prendre des visages très différents, selon qu’on donne, qu’on prête, qu’on achète, qu’on investit, qu’on co-produit, et ce pour des projets avec ou sans but lucratif.

Et comme tous les trucs à la mode et en plein boom, ils y a les gougnafiers[[malotrus ça marche aussi, vive les vieilles injures !]].

a partir de là, je dénonce et je vous incite à réfléchir avant de donner.

Je crois que la dérive la plus néfaste du crowdfunding est l’appel à dons pour financer des activités commerciales à but lucratif parfaitement rentables.

Le monde geek est malheureusement exposé à cette dérive car composé de hordes de fans dévoués corps et âmes à leur passion et qui, de surcroit, n’aiment pas lire les petits caractères.

Qu’une cause d’intérêt général se finance par le don, c’est normal.

Qu’une activité commerciale à but non lucratif se finance par le don, cela peut s’entendre aussi à la limite.

Mais qu’une activité commerciale à but lucratif se finance par le don, c’est du foutage de gueule. Qu’on appelle ça « crowdfunding » pour faire croire que c’est autre chose qu’un appel aux dons ne change rien.

Il y a un parallèle saisissant avec le bénévolat et l’exploitation (je pèse mes mots) des bénévoles sur certaines conventions/festivals/évènements.

Le bénévolat est une démarche humaniste, altruiste, sublime (je pèse toujours mes mots) et indispensable à bon nombre de réalisations collectives. Sans bénévoles qui « donnent » du temps (un peu de temps, comme en crowdfunding on donne « un peu » d’argent), bon nombre d’évènements publics n’auraient tout simplement pas lieu.

C’est parfaitement raisonnable en cas d’activité associative, même commerciale. Beaucoup de festivals sont des machines associatives toujours fauchées et étouffées de contraintes administratives et de frais, et qui ne survivent qu’avec les bénévoles. Et pourtant ils ont une activité commerciale (buvette, billets, sandwichs, ty-sheurtes). Ils ont même des salariés : les responsables de l’association donnent parfois « tout leur temps » au projet, il est normal qu’ils soient payés pour cela. Payés. Par un salaire. Pas qu’ils se partagent des bénéfices issus du bénévolat. Le bénévole lui, vit sa passion et donne « un peu » de son temps. Il obtient en échange de vivre son rêve, il en retire d’immenses satisfactions personnelles (enfin on l’espère). Il n’est pas là pour qu’un autre s’enrichisse sournoisement sur son dos.

Non, ce n'est pas du cromfunding

En revanche, certains festivals/conventions se sont structurés en sociétés. Voire même ont créé des sociétés « à côté » de l’association initiale. C’est rusé et pernicieux. Le festival est un succès, la société distribue des bénéfices, elle a donc une activité « lucrative » [[oui oui le lucre, le pognon, l’artiche, le flouze, l’oseille, le grisbi, les bénéfices dans ma poche]]. Les actionnaires/mandataires de la société se partagent l’argent des bénéfices… Mais ils utilisent toujours des bénévoles, lesquels donnent de leur temps à l’oeil en pensant servir une « œuvre collective ». En fait, ils font du travail « caché » pour enrichir autrui, en dehors du cadre légal de l’activité salariée.

Ce qui se justifiait parfaitement pour une structure à but non lucratif (une association) devient moralement indéfendable pour une société.

Alors bien entendu on va nous dire « ahlala mais ce ne serait pas viable s’il fallait les payer. S’il fallait les payer, il n’y aurait rien du tout, vous auriez l’air malin vous qui critiquez tout ».

Vous trouvez normal d’assurer la viabilité d’une entreprise privée à vocation lucrative avec du travail gratuit, vous ? Vous verriez d’un bon œil qu’un marchand de limonade fasse travailler des gens sans les payer sous prétexte qu’ils aiment en boire une bouteille de temps en temps ??? Cela dit, c’est peut-être un rêve du Medef…

En tous cas, si un évènement à but lucratif est dans le rouge, il y a un problème de modèle économique. Parce quand on se lance dans une entreprise à but lucratif, c’est pour gagner de l’argent. Pas pour « assouvir une passion ». Ca, c’est connexe. Et en matière d’organisation d’évènements, seule la taille compte: plus vous êtes une grosse structure, plus c’est facile. Être une entreprise ou une association ne change (presque) rien.

Attention, je ne suis pas sectaire : je sais que certaines sociétés, pour se « lancer » ont besoin d’un coup de pouce. Il faut distinguer l’impulsion initiale de l’activité récurrente. Surtout quand on parle de donner du temps. C’est moins vrai pour l’argent.

Du copain qui lance son magasin/bistrot au petit festival qui a besoin d’aide pour démarrer, on peut comprendre qu’on aide bénévolement une structure à but lucratif. Au début. Quand elle doit faire ses preuves. C’est une expression de la solidarité humaine, avec l’espoir « qu’un copain puisse en vivre ». Mais quand des grosses machines génèrent d’année en année de confortables bénéfices distribués à leurs actionnaires/ayant-droits et continuent d’utiliser des bénévoles parce que c’est moins cher et moins galère que des salariés, ce n’est ni plus ni moins que de l’exploitation.

Et bien le crowdfunding, c’est pareil.

Le temps ne se rembourse pas. L’argent, oui. Impossible de vous rendre le temps passé à travailler. En revanche, l’argent et fongible et permanent. Si vous me donnez 1 euro aujourd’hui, je peux vous le rembourser demain. Ou dans dix ans. Et ce même si l’euro n’existe plus (on trouvera un moyen de calcul pour convertir en dollar vallaque ou en livre du Baloutchistan). On pourra même calculer l’inflation pour que vous ne perdiez rien. Cet euro, on peut penser que vous avez travaillé pour le gagner. Donc que vous y avez passé du temps. Ou fait fructifier de l’argent. Bref… Il n’est pas tombé du ciel.

Dans ces conditions, j’ai vraiment du mal avec les activités commerciales à but lucratif qui viennent se financer par des dons en crowdfunding. Cela revient à dire aux gens « donnez-moi de l’oseille, ça aide votre passion. Et si ça marche et que je deviens riche, vous n’aurez rien ». Alors certes, c’est sur des petits montants. Mais justement : c’est vraiment un truc de raclure. A titre personnel, je propose le terme de « chacalfunding » pour qualifier ces pratiques.

Celui qui exploite le bénévole nie le coût du travail. Celui qui exploite le crowdfunding nie le coût de l’argent. Et dans les deux cas, il le fait en utilisant la passion sincère comme paravent pour cacher une escroquerie.

Non, ce n'est pas du chromefunding

On voit mal, d’ailleurs, comment ça pourrait marcher avec les autres acteurs de la chaine artistique. Par exemple essayez de dire à un imprimeur « tu m’imprime mes livres/BD à l’œil parce que je ne sais pas si ça va marcher, mais si ça marche, tu n’auras rien ». Curieux, non ? A la rigueur, on est plutôt habitué à « tu m’imprime mes BD/livres à l’œil parce que je ne sais pas si ça va marcher, mais si ça marche tu seras payé ». Bon c’est pas gagné avec les imprimeurs. En général, il y a un intermédiaire qui prend un risque d’édition. Ca tombe bien, à la base c’est le métier de l’éditeur (qui a dit « c’était? »). Et maintenant on peut le faire en crowdfunding. Avec une prévente par exemple.

On peut toujours répondre à l’argument « ouai mais si on n’avait pas fait de crowdfunding yaurait rien eu alors voilà » par « t’avais qu’à faire des préventes, du prêt ou de la co-prod’ « .

C’est ça qui est chouette : le net permet de s’affranchir des structures traditionnelles. Pas pour nier la réalité des termes de l’échange financier, mais pour substituer à une frilosité individuelle un enthousiasme collectif.

C’est même d’ailleurs un excellent moyen de convaincre des investisseurs « classiques ». Si vous allez voir une banque en lui disant « j’ai un projet d’usine de pizza orbitale avec livraison par port USB », il y a peu de chance que le banquier vous suive. Si vous ajoutez « et j’ai levé 500’000 euros en dix jours sur le net », il aura les yeux qui brillent, croyez-moi.

Mais il ne nous donnera pas de l’argent. Il vous le prêtera, ou vous orientera vers des investisseurs (cela fait partie de son rôle d’intermédiaire financier). Alors, pourquoi demander des « dons » aux internautes pour gagner de l’argent ? Ils sont moins dignes de respect que des banquiers ?

Avoir recours au crowdfunding par prêt, pré-vente ou co-production pour crédibiliser sa démarche de financement auprès des banques, diversifier les apports de capital, faire participer une communauté et créer le buzz, c’est Bien.

Demander des dons pour diminuer le coût du capital d’un projet porté par ailleurs par des licences bien installées et/ou des boites privées largement bénéficiaires mais frileuses, c’est Mal.

Enfin ce n’est que mon avis et mon jugement de valeur.

Non, ce n'est pas du thronefunding (merci Skaarj)

Donc attention, vous qui voulez soutenir votre passion avec quelques euros.

Si vous voyez un beau projet qui vous donne envie, posez-vous les bonnes questions :

– Combien j’ai à mettre dedans en vrai (pas tant que ça ?)
– Qu’est-ce qu’on me demande ? Un don ? Un prêt ? Une co-production ? Un investissement ? un pré-achat[[non, pas un pré à chats]] ?
– C’est quoi la contrepartie ?
– Qui est derrière ? Une entreprise à but lucratif ? Un individu ? Une association à but non lucratif ?
– Si le projet rapporte du fric, qui l’aura ?
– Quelles sont les autres activités du demandeur ?
– Quelle est la part du crowdfunding dans le projet ?
– L’univers/licence/artiste/boite que je finance a-t-elle déjà généré des bénéfices ? Si oui, combien ?
– Qu’est-ce qui est prévu en cas de surfinancement ?
– Qu’est-ce qui est prévu en cas de sous-financement ?
– Est-ce qu’on n’est pas un peu en train de me prendre pour une mini pompe à fric facile ? Voire pour un couillon ?

Vous êtes en droit de savoir ce genre de choses. Quand on finance un projet, quel que soit le mode de financement, il ne faut pas s’arrêter à la passion. La passion est un moteur. Mais un moteur tout seul ne va pas bien loin.

Non, ce n'est pas du Claudefunding (même si la présence du châton aux côtés de Claude François devrait assurer à cet article une large diffusion sur les réseaux sociaux)

Après, si vous voulez continuer et donner pour une opération commerciale qui fera des bénéfices avec votre argent, sans ne vous donner rien en échange qu’un « merci » et un T-shirt « I funded XXX, he’s a millionaire and all I got was this lousy T-shirt »… Très bien. Mais vous aurez fait un choix en connaissance de cause. Vous n’aurez pas été berné par un discours lénifiant sur une page de portail de crowdfunding qui ne parle que de passion et d’art et ne dit rien sur l’exploitation commerciale et le partage des bénéfices.

Voilà. Et si vous êtes un peu d’accord, partagez cet article s’il vous plait (c’est le likefunding ou le sharefunding)… Bref: prouvez au monde que vous savez encore lire plus de 10 pages sans problème ET que vous savez lire au travers du mur de la communication et du marketing, pour séparer les bons trucs des mauvais, même avec des petits caractères !

Ah et sinon ZoC Radio n’a AUCUN projet de crowdfunding :D[[Note de Skro qui: mais on accepte les dons – non déductibles – avec joie]]
[[Note de Welf : il est trésorier de ZoC ET Auvergnat. Quand je disais qu’on allait parler de Skrofunding]]…

Sacrée dette

On en apprend beaucoup sur une société humaine en s’interrogeant sur ses valeurs « sacrées ». Attention, je ne vous parle pas ici des valeurs qui sont « proférées comme étant sacrées », mais bien de la réalité des faits et des comportements. Quels sont les concepts, les valeurs, les actes, les êtres et les objets qui sont sacrés dans le quotidien comportemental d’une civilisation ? En Europe par exemple, le sacré c’est la dette.

Je m’explique.

Lorsqu’on s’interroge sur le sacré, on touche à ce qui est essentiel pour la
définition même de la société humaine. Savoir ce qui est intouchable, inviolable, ce pour quoi on est prêt à tout renoncer… A l’épreuve des faits et non des déclarations. Voilà qui en apprend beaucoup sur le corps social en question. Attention : je ne parle pas ici des valeurs sacrées « pour les individus ». Nous avons tous, en bons esprits individualistes occidentaux, nos propres valeurs « sacrées ». Là encore, il y a un écart permanent entre ce que nous « déclarons sacré » et ce qui s’avère vraiment sacré à l’aulne de nos comportements quotidien…

En Europe occidentale, où est le sacré en 2011 ? Il y a belle lurette qu’il a déserté le religieux (le sacré a-t’il jamais côtoyé le religieux dans la réalité des comportements ? Vous avez trois heures, sujet du Bac).

Alors quoi ? La liberté ? Pas vraiment. La liberté est un concept qui est tout sauf sacré. En France, voici de nombreuses années que l’on s’échine à réduire l’ampleur, le socle, la réalité même des libertés publiques, avec pour paravent la lutte contre le terrorisme, et en sous-jacent une volonté d’asservir l’individu à la société de consommation et de protéger les intérêts financiers des plus éclatantes conquêtes de la liberté. Il n’y a qu’à regarder les tentatives de régulation d’Internet.

Alors quoi ? L’égalité ? Elle est tout sauf sacrée à l’épreuve des faits. Même si l’Europe occidentale reste un îlot égalitaire dans un monde inégalitaire, le fossé des inégalités se creuse, et cette fracture devient chaque jour plus béante, engloutissant le rêve un peu farfelu d’une classe « moyenne » dans un précipice qui mène droit à la paupérisation et à plus d’inégalités. Riches, pauvres, jeunes, vieux, hommes, femmes… On replace l’égalité par la « diversité », concept à la mode qui permet de ne pas traiter le fond du problème. Non, l’égalité n’est pas, c’est factuel, une valeur sacrée pour les sociétés européennes… Malgré les beaux discours.

Alors quoi ? L’éducation ? La préservation de la biosphère ? La culture ? L’Amour sacré de la Patrie ? La Justice? L’Equité?

Non, rien de tout cela n’est sacré pour nos sociétés.

La seule chose qui s’avère sacrée pour les Européens à l’épreuve des faits est le remboursement de la dette, due aux spéculateurs et aux institutions financières.

Le « service de la dette » est le seul budget des Etats européens qui est sacré, aussi intouchable qu’une vache dans les ruelles de Calcutta, aussi inviolable que la porte d’un coffre de banque suisse. Il pourrait être défendu par des Templiers à coups d’épée et son insulte pourrait être passible de cinquante coups de fouets, ce serait pareil.

Les gouvernements Européens sont prêts à rogner sur tout, à appliquer une austérité drastique partout : éducation, santé, sécurité, défense, justice, culture… Rien de tout cela ne doit être épargné, rien ne doit être sanctuarisé sauf le payement indéfectible des intérêts de la dette. Mieux vaut rennoncer à une éducation de qualité, à l’entretien de nos routes, à un bon système de santé, à la construction même de l’avenir que de songer ne serait-ce qu’un seul instant à arrêter de cracher au bassinet les rentes des détenteurs de titres obligataires.

Nous sommes dans la situation paradoxale de sociétés qui s’imposent une austérité drastique qui tue tout espoir de reprise économique, accroit les inégalités et mine la survie même du corps social alors que nos nations n’ont jamais été aussi riches depuis 1945.

Pourquoi ? Parce que nous sommes ruinés ? Fariboles ! Le service de la dette, le payement des intérêts, est ce qui ruine au jour le jour les Etats d’Europe occidentale. Le service de la dette et les cadeaux fiscaux consentis aux intérêts financiers dans l’unique but de rassurer les marchés pour… Pouvoir emprunter d’avantage.

Nous vivons dans une spirale infernale d’affaiblissement de l’Europe au profit des marchés financiers, et la raison fondamentale est que la seule chose qui s’avère sacrée pour nos Etats est le remboursement de la dette.

Cette spirale est datée : elle commence dans les années 1970, avec le financement des Etats par les emprunts sur les marchés, et s’est poursuivie dans un contexte de dérégulation économique à marche forcée. Le fondement du raisonnement : il vaudrait mieux que l’Etat se finance par la dette que par l’impôt. Il vaudrait mieux emprunter aux riches leur superflu que de leur prendre. Farfelu ? Pas du tout si vous considérez que la propriété du superflu des riches est plus sacrée que tout le reste. Notez bien ici que je ne parle pas de propriété des moyens de production ou de propriété privée: je ne suis pas marxiste, je parle juste de la masse monétaire intuile que les riches placent à 90% en « produits financiers »…

En poussant cette reflexion sur le sacré à son terme, on peut se demander à quoi sert encore le suffrage universel. Les débats actuels sur le « AAA » de la France en sont une bonne illustration. Les aspirations politiques des peuples sont priées de passer après celles des « marchés.

Dans un souci de simplification de la vie publique et d’économie de salive dans les médias, on pourrait remplacer les élections par des désignations à la tête de l’Etat de représentants des Hedge Funds : le résultat serait sensiblement le même, et les citoyens seraient plus au clair sur la réalité de leur gouvernement.

Considérons un instant le cas Islandais : Les Islandais, ruinés par la crise financière, on « fait défaut » selon un terme bancaire à la mode. En clair ? Ils ont planté leurs créanciers. Ils ont annoncé, poliment mais fermement, aux banques d’affaire qui voulaient les étouffer avec des plans d’austérité apocalyptiques, qu’ils pouvaient se caller leurs titres de créance dans le bol fécal, et qu’ils n’auraient plus un fifrelin.

Et quoi ? L’Islande a-elle sombré dans la guerre civile et le néant ? Non… Au contraire : effacée l’ardoise de la dette « spéculative », l’Etat Islandais, maître de son destin, a recommencé à emprunter un peu d’argent sur les marchés, pour faire tourner sa trésorerie. C’est bien normal : un fonctionnaire se paye tous les mois et un pont sur 5 ans, l’impôt rentre tous les ans… Bref : l’Islande a trouvé des gens pour lui prêter, et pas à 15%. Au contraire : débarrassée de l’écrasant service de la dette (spéculative), le pays a retrouvé une saine et factuelle capacité de rembourser des créances « nécessaires » pour son fonctionnement normal, et des taux d’intérêts « normaux ».

Je vous rappelle au passage que depuis la Loi du 3 janvier 1973, « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France ». Quèsaco ?

Et bien on a interdit à l’Etat d’emprunter directement à sa banque centrale. Système repris par les mécanismes Européens[[ Article 104 du Traité de Maastricht : Il est interdit à la BCE et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées “banques centrales nationales”, d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions ou organes de la Communauté, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la BCE ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite.

2. Le paragraphe 1 ne s’applique pas aux établissements publics de crédit qui, dans le cadre de la mise à disposition de liquidités par les banques centrales, bénéficient, de la part des banques centrales nationales et de la BCE, du même traitement que les établissements privés de crédit. ]], au prétexte que les Etats, peu raisonnables, faisaient « tourner la planche à billet ». Ce qui est totalement faux dans un contexte de prêts limités de la banque centrale avec remboursement par l’Etat: on crée de la masse monétaire, mais on la détruit, bilan nul. Mais passons : rappellons simplement que depuis 1973, l’Etat ne peut plus emprunter à la banque centrale. Mais les banques privées, oui.

Au début de la crise financière, les banques privées sont allées pleurer à Bruxelles (et Washington) : le marché de l’argent entre banques était paralysé par la méfiance causée par la faillite de Lheman Brothers : personne ne voulait plus se prêter de l’argent entre banquiers. Ils avaient tous une peur (totalement rationnelle) que la banque à laquelle ils allaient prêter de l’argent ne fasse défaut (boive la tasse) dans la semaine suivante.

En conséquence de quoi, pour « sauver les banques privées », on a prêté de l’argent directement de la banque centrale européenne. Et les Etats ? Impossible, illégal. Que s’est-il passé ? Les banques on reçu de l’argent prêté à 1% qu’elles se sont empressées d’aller « revendre » à la Grèce et à l’Irlande à 8, 12 ou 15%…

Revenons à l’Islande. Pourquoi le « défaut » a fonctionné ? Parce que l’Etat Islandais, débarrassé de la moignée d’escrocs qui l’avaient mené à la ruine et sous la pression de la rue, a redécouvert le concept de souveraineté monétaire. Parce que les Islandais ont arrêté de penser que le remboursement des intérêts de la dette était plus sacré que l’avenir de leurs gosses, la survie de leur société, le bien être de leur peuple. De Madrid à Athènes beaucoup de gens semblent penser de même, mais les élites qui nous dirigent font la sourde oreille. Les arguments économiques partent toujours d’un postulat qui, comme tout bon postulat, n’est jamais démontré : la dette, c’est sacré, la propriété privée des spéculateurs, c’est sacré. Le reste ne l’est pas. A partir du moment où vous conduisez une société avec cette échelle de valeurs sacrées, le reste n’est que « comportement logique ». Renversez l’échelle du sacré, et le fou en tombe, ne pouvant s’accrocher au pinceau de ses créances.

Et que l’on ne vienne pas me dire que la dette de l’Etat représente l’épargne des plus pauvres, qui seraient spoliés par le défaut de celui-ci. Foutaises éhontées. La dette est détenue en immense majorité par des intérêts spéculatifs financiers. Hedge funds, banques et assurances, fonds de placement et fonds souverains… Tout ce petit monde se gave sur notre dos, en s’abritant derrière le caractère sacral des intérêts de la dette, qui empêche tout débat.

Les quelques retraités qui seraient « spoliés » par l’annulation de la dette, brutale et soudaine, pourraient être dédomagés sous forme de pension par l’Etat qui aurait, soudain, retrouvé une bouffée d’air frais équivalent au quart de ses dépenses annuelles.

Et vous savez quoi ? Si la France fait défaut de ses dettes demain, parce qu’elle considère que le bien être de sa population est plus sacré que l’enrichissement de 0,01% d’ultra riches, je suis tranquille : on se battra ensuite pour nous prêter de l’argent à dépenser pour des choses utiles. Et si dans la foulée on fait fuire des boites qui de toutes façons ne payent aucun impôt en France… Il est où le problème?

Voilà c’était ma modeste réflexion sur la crise actuelle. Si vous avez aimé cette vision un peu iconoclaste, faites tourner… Des fois que le buzz arrive aux oreilles de certains politiques…

Emission spéciale Solstice d’Hiver 2010

Parfois, sans trop savoir pourquoi, l’univers entre en harmonie. Les astres s’alignent, et on assiste à la conjonction, rare et improbable, d’une éclipse de lune, d’un solstice et d’une émission de ZoC Radio…

Quel est le point commun entre Mylène Farmer, la X Box, des moutons électriques, le Naheulband,

Pour bien terminer 2010 au milieu des dindes farcies et commencer 2011 au milieu des coquilles d’huitres vides, voici donc une émission fleuve de deux heures, comme nous en produisions il y a quelques années. Au menu, des news improbables, des chroniques littéraires, des chroniques cinéphiles et beaucoup, beaucoup de blagues pourries et de jeux de mots laids.

Avec en prime une nouvelle chanson improbable de Pen of Chaos en cover improbable et néanmoins piscicole de « hélas madame »…

Voilà: il ne vous reste plus qu’à downloader l’émission, la charger dans votre lecteur de mp3, insérer discrètement votre oreillette, et ainsi vous aurez de quoi supporter l’interminable réveillon familiale avec le dentier de Mamie Georgette, les varices de tonton René, les blagues pourries du beau-frêre qui écoute Bigard, la buche insipide à l’huile de palme, le volatile trop cuit, et surtout les cadeaux nazes qu’on va vous offrir, de la superbe paire de mitaines oranges et mauves au rond de serviettes en PVC made in PRC, en passant par le dernier CD de Tokyo Hotel, qu’on vous a acheté parce que « vous aimez la musique de jeunes ».

Consolez-vous: ZoC Radio est là!

Toute l’équipe vous souhaite un bon solstice, et de bons sacrifices à la gloire des Grands Anciens.

Ïa! Ïa!

[
Clic gauche pour écouter, clic droit pour télécharger! Maximum Warp!->http://www.zocradio.fr/ecrire/upload/ZOC-2010-emission-solstice-noel.mp3]

En plus, ZoC Radio vous offre quelques bonus supplémentaires. Pour ceux qui l’auraient raté, vous pouvez télécharger le thriller de Oph, « Le Monde pour douze euros ». Vous pouvez aussi lire le conte de Noël Lovecraftien de Welf.

Joyeux Noël!